dimanche 11 janvier 2009

sarkozy : une nouvelle politique de civilisation ?

un article de la République des Lettres avec lequel j'adhère entièrement
Nicolas Sarkozy est notoirement inculte et bien incapable d'élaborer la moindre pensée un peu complexe. C'est "l'intellectuel" Henri Guaino, principal conseiller et plume des discours officiels, qui livre au Président de la République les références utilisées dans ses opérations de brouillage historique et rhétorique. C'est à lui que l'on doit notamment l'instrumentalisation de la lettre du jeune résistant communiste Guy Môquet ou encore la récupération des noms de Victor Hugo, Charles de Gaulle, Léon Blum et Jean Jaurès. On reconnaît facilement la patte d'Henri Guaino dans les archaïques discours présidentiels, à la fois par les relents maurassiens, voire pétainistes, de nature patriotique, nationaliste, moraliste et raciste (Discours de Dakar du 26 juillet 2007) qui s'en dégagent, et par la façon dont il s'approprie sans vergogne et à l'évidence sans les comprendre des concepts élaborés eux par d'authentiques intellectuels humanistes.Le discours des voeux télévisés du chef de l'Etat pour l'année 2008 n'échappe pas à la règle. Nicolas Sarkozy, ne quittant pas des yeux le texte de son prompteur, a annoncé aux français "une politique qui touche davantage encore à l'essentiel, à notre façon d'être dans la société et dans le monde, à notre culture, à notre identité, à nos valeurs, à notre rapport aux autres, c'est-à-dire au fond à tout ce qui fait une civilisation". Il a évoqué en vrac le "retard de la France", les "Droits de l'Homme", "le goût de l'aventure et du risque", "l'environnement", etc, pour appeler de ses voeux rien moins qu'une "nouvelle Renaissance", "une politique de civilisation" pour la France du XXIe siècle qu'il prétend incarner. Qu'on se le dise, le sarkozysme est un nouvel humanisme et la France sarkozyste de 2008 déploiera sa grandeur dans toutes ses dimensions éthique, esthétique et morale, comme elle a d'ailleurs commencé à le faire en 2007 avec le Fouquet's, Kadhafi, Vincent Bolloré, Rolex, Gala et Carla Bruni à Eurodisney.La formule, bien soulignée, de "politique de civilisation" -- titre d'un livre du sociologue Edgar Morin -- a immédiatement fait florès. Reprise par le premier ministre François Fillon, dont le gouvernement est évidemment "prêt à des réformes de civilisation", elle suscite toutefois quelques interrogations auxquelles ont tenté de répondre sans grand succès de vieux rhétoriciens de la droite extrême comme Roger Karoutchi et Patrick Devedjian, qui ne peuvent toutefois que montrer la limite de leurs talents sur ce coup là. Préférant ne pas trop s'attarder sur l'idée d'une France qui, comme au bon temps de sa période coloniale, exprimerait sans complexe sa supériorité et son "rôle civilisationnel" pour le reste du monde, la "politique de civilisation" sarkozyste est ainsi pour le premier "un souffle nouveau, une Renaissance au sens italien", et pour le second "une grande ambition pour la France". L'opposition est un tantinet plus ironique et ne se prive pas de railler cet historique message présidentiel qui se voulait en outre "de foi et d'espérance", histoire sans doute de faire oublier les précédents discours va-t-en guerre et les contrats commerciaux bassement matériels. Le porte-parole du Parti Socialiste, Julien Dray, n'y voit qu'un "concept fumeux" en cette première journée sans tabac, et le député socialiste européen Vincent Peillon, philosophe de formation, reste "perplexe". Plus sérieusement, Arnaud Montebourg dénonce pour sa part un "concept nouveau qui ne veut absolument rien dire" hormis "une sorte d'intégration au bloc anglo-saxon" et "une espèce de croisade de l'affrontement des civilisations".De fait, sous la plume d'un Henri Guaino -- ancien économiste commissaire général au Plan, ex-conseiller de Charles Pasqua -- et dans la bouche d'un Nicolas Sarkozy dont le but affiché est d'américaniser la société française, la notion même de "politique de civilisation" sonne assez bizzarement. Il y a comme un hiatus entre l'idée même de civilisation et la politique menée par ce "président" plus adepte de la culture du résultat que de la culture de la Renaissance. Celui qui entend gouverner la France comme un PDG des années '80 dirige une entreprise, qui aligne intégralement sa politique étrangère sur celle des Etats-Unis -- dont les incessantes aventures guerrières dans le monde entier ne sont pas vraiment un exemple "civilisationnel" --, qui met en oeuvre un programme de réformes renvoyant les français modestes à une situation sociale digne du XIXe siècle, qui se comporte comme un monarque corrompu de République bananière entouré d'une Cour de financiers, de journalistes et de vedettes du show-bizz, et celui qui, entre autres régressions, "modernise" la vie politique française en installant le service de communication de l'Elysée à la rédaction de l'hebdomadaire du gotha et de l'actualité heureuse, n'est à l'évidence pas l'homme le mieux placé pour parler de Renaissance et de Civilisation.Il l'est encore moins pour se référer au livre d'Edgar Morin, La politique de civilisation, publié en 1997. Écrit avec le politologue Sami Naïr à la suite du mouvement social de 1995 contre la réforme Juppé, cet ouvrage tente d'analyser la question de la réforme du service public français sans laisser désintégrer ce dernier par le "libéralisme économique européen généralisé". Pour Edgar Morin et Sami Naïr, "La politique de civilisation vise à remettre l'homme au centre de la politique, en tant que fin et moyen, et à promouvoir le bien-vivre au lieu du bien-être". Le livre développe plus globalement un concept d'écologie politique présent dès les années '60 dans l'oeuvre du sociologue, notamment dans Anthropolitique: Introduction à une politique de l'homme (1969). Edgar Morin, ex-membre de Socialisme ou Barbarie (avec entre autres Cornélius Castoriadis et Claude Lefort), fondateur de l'Association pour la pensée complexe (APC), actuellement directeur de recherche émérite au CNRS et président de l'Agence Européenne pour la Culture (Unesco), est en matière politique et économique très loin de prôner les thèses néoconservatrices et néolibérales aujourd'hui mises en pratique par Nicolas Sarkozy et ses amis milliardaires du grand patronat et de la finance réunis. Edgar Morin est un "keynésien" libertaire, un des premiers penseurs d'une écologie radicale appliquée à tout l'écosystème de la société humaine, non seulement environnemental mais aussi social, économique et politique. À travers sa notion de "complexité systémique" et ses analyses sociétales formulées dans de nombreux livres -- de L'Homme et la mort (1951) à L'an I de l'ère écologique (avec Nicolas Hulot, 2007) en passant par La Méthode (6 volumes, 1977-2004), Terre-Patrie (1993), La Complexité humaine (1994) ou encore Le monde moderne et la question juive (2006) -- il aborde les problèmes fondamentaux de notre temps et s'efforce de concevoir la complexité anthropo-sociale en y incluant les dimensions biologiques et imaginaires. Edgar Morin appelle à se saisir de la complexité du réel et s'attache, notamment dans La Méthode, à proposer aussi bien une éthique qu'un nouveau "filtre d'intelligibilité" qui n'a rien à voir avec l'approche plus que simpliste du monde et de l'homme proposée par Nicolas Sarkozy, si tant est qu'il en existe une. La pensée d'Edgar Morin, inspirée par des auteurs comme entre autres Ivan Illich, est plus proche des idées de "décroissance" que des chiffres du CAC 40, plus proche des idées de '68, dont Nicolas Sarkozy veut faire table rase, que de celles d'Alain Minc. Elle est surtout d'un niveau intellectuel un petit peu plus élevé que celle d'Henri Guaino dont le titre du dernier livre, La Sottise des modernes, s'applique parfaitement à la "modernité" sarkozyste.

vendredi 9 janvier 2009

Palestine pétition pour un cessez le feu

Chers amis,
Les forces terrestres israéliennes ont déjà gagné les villes de Gaza et de plus en plus de civils se font tuer : il est plus que temps d’en finir avec cette guerre. Avec plus de 300 000 signatures recueillies — dont les vôtres — pour exiger un cessez-le-feu, notre momentum s’accroît. Nous avons déjà contacté plusieurs leaders de la communauté internationale et des initiatives pour un cessez-le-feu commencent à émerger. Mais cette violence est sans fin et les États-Unis bloquent effrontément un accord de cessez-le-feu juste et équitable aux Nations unies. Nous avons besoin de provoquer un véritable soulèvement, plus grand encore que le mouvement érigé jusqu’à présent, pour demander des rencontres en face-à-face et ainsi remettre la pétition en mains propres au Conseil de sécurité et publier une annonce dans un journal influent comme le Washington Post avant que Barack Obama ne prenne le pouvoir. Plus nombreux nous serons à signer la campagne, plus fortes seront nos voix. Si vous ne l’avez pas déjà fait, nous vous serions très reconnaissants de prendre un peu de temps pour signer la pétition et faire suivre ce courriel à vos parents et amis et à tous ceux qui pourraient être intéressés par cette campagne Obtenir un demi-million de signatures cette semaine aurait un plus grand impact encore. Merci ! http://www.avaaz.org/fr/gaza_time_for_peace/ --


------------------------------------------------------------Chers amis, Le bain de sang de sang à Gaza continue de s’aggraver – le nombre de morts dépasse maintenant 600 et celui-ci continue d’augmenter. Presque la moitié des personnes tuées sont des civils et plus de 100 sont des enfants. Pendant que les chars d’assaut, l’artillerie et les avions israéliens bombardent des zones urbaines densément peuplées, incluant des écoles de l’ONU, les frontières sont bloquées. Des milliers de personnes de plus ont été blessées et un million et demi de civils terrifiés n’ont aucune possibilité de s’enfuir de cette enclave dont ils sont prisonniers. Le Hamas quant à lui continue de se battre et lance des tirs de roquette sur Israël, causant la mort de 11 Israéliens. Notre appel à un cessez-le-feu garanti internationalement afin de protéger les civils des deux côtés a commencé à se faire entendre, gagnant ainsi l’appui de dirigeants en Europe, au Moyen-Orient et plus loin : les lignes directrices d’une entente sont en train d’émerger. Cependant, Israël rejette l’idée d’une trêve pour l’instant et continue son offensive, pendant que le président américain Bush bloque les négociations d’un cessez-le-feu par l’ONU , tentant d’imposer une alternative arbitraire légitimant l’isolement suffoquant de Gaza. C’est assez : ces morts de civils ne peuvent continuer, et nous ne pouvons laisser Bush et ses alliés bloquer un cessez-le-feu juste et négocié. 250 000 d’entre nous ont signé la pétition demandant un cessez-le-feu, rendons-nous à un demi-million de signatures. Nous les publierons dans une annonce percutante dans le Washington Post et nous le remettrons à des membres du Conseil de sécurité de l’ONU pendant des réunions. Suivez le lien ci-dessous pour voir l’annonce, signer la pétition, et retransmettre ce message à tous vos amis et membres de votre famille : http://www.avaaz.org/fr/gaza_time_for_peace/ Nos efforts peuvent vraiment faire une différence – le ministre de la Défense d’Israël lui-même admet que si la pression internationale devenait trop intense, il pourrait y avoir un cessez-le-feu. Or, pendant que la communauté internationale débat et discute, des civils meurent chaque jour. Le représentant officiel de l’ONU à Gaza a dit : « Aucun endroit n’est sécuritaire à Gaza. Tout le monde ici est terrorisé et traumatisé ». En opposition à une résolution de l’ONU, Bush propose apparemment d’exclure le Hamas de tout cessez-le-feu et de laisser Israël agir à sa guise, ce qui garantirait la poursuite de la violence. C’est pourquoi nous ciblons le Président-désigné Obama et des décideurs américains, en plus de dirigeants à l’UE et d’autres leaders mondiaux, pour trouver une résolution juste et stable. Pour être durable, un cessez-le-feu doit protéger les civils et arrêter toutes les attaques, les bombardements et les incursions des Israéliens, autant que les tirs de roquettes que les Palestiniens tirent sur le sud d’Israël. Une supervision internationale est désespérément nécessaire aux frontières : Les postes frontaliers de Gaza doivent être rouverts afin de laisser passer les vivres, le combustible, les médicaments et les autres biens, la traite d’armes illégales doit être arrêtée et le cessez-le-feu doit être imposé des deux côtés. Le Hamas, qui a gagné les élections en 2006 et qui dirige maintenant Gaza, a fait savoir qu’il pourrait accepter un cessez-le-feu[5]. Sa parole devra être respectée autant que celle d’Israël. Il n’y a pas de solution militaire à ce conflit, et c’est pourquoi il est temps que les pouvoirs mondiaux s’interposent pour protéger les civils et leur permettre de vivre en paix et en sécurité. Signez la pétition dès maintenant en suivant le lien ci-dessous et envoyez ce message à tous ceux que vous connaissez. Nous le publierons dans le Washington Post, entre autres, et tenterons d’obtenir des réunions en face-à-face pour remettre la pétition en mains propres à l’équipe d’Obama, au Conseil de sécurité et aux dirigeants européens : http://www.avaaz.org/fr/gaza_time_for_peace/

la guerre d'Israel :financée par l'Arabie Saoudite ?

La guerre israélienne est financée par l'Arabie saoudite par Thierry Meyssan

L'attaque israélienne contre Gaza, est une option préparée de longue date. La décision de l'activer a été prise en réponse aux nominations de l'administration Obama. Les changements stratégiques à Washington sont défavorables aux visées expansionnistes de Tel-Aviv. Israël a donc cherché à forcer la main de la nouvelle présidence états-unienne en la plaçant devant le fait accompli. Mais pour organiser son opération militaire, Israël a dû s'appuyer sur de nouveaux partenaires militaires, l'Arabie saoudite et l'Égype, qui constituent désormais un paradoxal axe sioniste musulman. Riyad finance les opérations, révèle Thierry Meyssan, tandis que Le Caire organise des paramilitaires.Depuis le samedi 27 décembre 2008, à 11h30 (heure locale), les forces armées israéliennes ont lancé une offensive contre la bande de Gaza, d'abord aérienne, puis aussi terrestre à partir du 3 janvier 2009, 18h30 (heure locale).Les autorités israéliennes déclarent viser exclusivement des sites du Hamas et prendre le maximum de précautions pour épargner les vies des civils. Dans la pratique, viser « des sites du Hamas » signifie détruire non pas seulement les sites de ce parti politique, mais aussi les logements de ses cadres et, surtout, tous les bâtiments officiels. En d'autres termes, l'opération actuelle vise à anéantir toute forme d'administration dans la bande de Gaza. Le général Dan Harel, chef d'état-major adjoint, a précisé : « Cette opération est différente des précédentes. Nous avons mis la barre très haut et nous allons dans cette direction. Nous ne frappons pas uniquement les terroristes et les lance-roquettes, mais aussi l'ensemble du gouvernement du Hamas. Nous visons des édifices officiels, les forces de sécurité, et nous faisons porter la responsabilité de tout ce qui se passe sur le Hamas et ne faisons aucune distinction entre ses différentes ramifications. » Par ailleurs, « faire son possible pour épargner les vies des civils » ressort de la pure rhétorique et n'a aucune concrétisation possible : avec environ 3 900 habitants au kilomètre carré [1], la bande de Gaza est un des territoires à plus forte densité de population au monde. Il est matériellement impossible d'atteindre les cibles choisies sans détruire en même temps les habitations voisines.Les autorités israéliennes affirment agir en légitime défense. Selon elles, des tirs de roquette ont repris contre l'État juif depuis la rupture unilatérale du cessez-le-feu par le Hamas, le 19 décembre 2008. Or, le Hamas n'a pas rompu de trêve. Une trêve de six mois avait été conclue entre Israël et le Hamas par l'intermédiaire de l'Égypte. Israël s'était engagé à interrompre le blocus de la bande de Gaza ; l'Égypte s'était engagée à rouvrir le point de passage de Rafah ; et le Hamas s'était engagé à stopper les tirs de roquette contre Israël. Cependant, Israël et l'Égypte ne remplirent jamais leurs engagements. Le Hamas interrompit les tirs de roquettes durant des mois. Il les reprit en novembre à la suite d'une incursion israélienne meurtrière. Tirant le bilan de la duplicité de ses interlocuteurs, le Hamas a jugé inutile de renouveler un accord à sens unique. Des tirs de roquette ont lieu depuis 2001 contre Israël. Prés de 2 500 tirs ont été recensés en 7 ans. Ils ont tué au total 14 Israéliens jusqu'au lancement de l'offensive. Ils n'ont fait aucune victime entre la fin de la trêve et la dernière attaque israélienne. Or, la notion de légitime défense suppose une proportionnalité des moyens, ce qui n'est évidemment pas le cas. Tsahal a activé une soixantaine de bombardiers et au moins 20 000 hommes suréquipés face à des résistants armés de roquettes rudimentaires et d'adolescents munis de pierres.Il est impossible d'estimer actuellement les dégâts matériels et humains. Au dixième jour de bombardements, les hôpitaux et services d'urgence ont dénombré 530 morts. Ce chiffre ne tient pas compte des victimes décédées avant l'arrivée des secours, dont les corps sont directement récupérés par les familles sans transiter par les services de santé. Les blessés se comptent par milliers. Faute de médicaments, ils ne pourront pas recevoir les soins nécessaires et seront pour la plupart handicapés à vie. Les destructions matérielles, quand à elles, sont considérables.L'opération a été lancée au cours de la fête d'Hanoukka, un jour de shabbat. Elle a été dénommée « Plomb durci » par référence à une chanson d'Haïm Nahman Bialik que l'on entonne durant les huits jours d'Hanoukka. De la sorte, Israël, qui s'affirme comme « l'État juif », élève cette opération au rang de cause nationale et religieuse. Hanoukka commémore le miracle de l'huile : pour rendre grâce à Dieu, les juifs qui avaient repoussé les Grecs, allumèrent une lampe à huile dans le temple sans prendre le temps de se purifier ; mais alors que la lampe ne contenait de l'huile que pour une journée, elle brûla durant huit jours. En liant l'opération militaire actuelle au miracle de l'huile, les autorités israéliennes indiquent à leur population qu'il n'est pas impur de tuer des Palestinens.La guerre israélienne a suscité des protestations dans le monde entier. Les manifestations les plus importantes ont eu lieu en Turquie, où elles ont rassemblé 700 000 personnes. Le National Information Directorate, nouvel organe de propagande rattaché aux services du Premier ministre, a alors appelé les divers leaders israéliens à développer un autre argument. L'opération « Plomb durci » serait une bataille dans la « guerre mondiale au terrorisme » déclarée par les États-Unis et soutenue par le monde occidental. En effet, le Hamas est considéré comme une organisation terroriste par les États-Unis, même s'il ne l'est pas formellement par l'Union européenne. Le gouvernement israélien tente de relancer la thématique du « choc des civilisations » chère à l'administration Bush, alors que l'administration Obama qui entrera en fonction le 20 janvier a clairement annoncé qu'il l'abandonnerait.Ce glissement rhétorique laisse entrevoir les motivations réelles de l'opération. Celles-ci sont à la fois à rechercher dans la nature de l'affrontement et dans la particularité de l'actuelle opération. La logique du mouvement sioniste est de s'approprier cette terre en la nettoyant ethniquement ou, à défaut, d'y imposer un système d'apartheid. Les Palestiniens sont alors parqués dans des réserves, sur le modèle des bantoustans sud-africains ; actuellement la Cisjordanie d'une part, la bande de Gaza d'autre part. Tous les 5 à 10 ans, une importante opération militaire doit être déployée pour casser les velléités de résistance de cette population. De ce point de vue, l'opération « Plomb durci » n'est qu'un massacre de plus, perpétré par un État qui jouit d'une immunité totale depuis soixante ans. Ainsi que l'a révélé Haaretz, le ministre de la Défense Ehud Barack n'a accepté la trêve de six mois que pour pousser les combattants du Hamas à sortir de l'ombre. Il a mis a profit cette période pour les cartographier dans le but de les anéantir dés que l'occasion se présenterait [2].
Le flou de la nouvelle administration USReste que cette opération prend place durant la période de transition de la présidence états-unienne. Depuis septembre 2008, les observateurs avisés prévoyaient que Barack Obama accèderait à la Maison-Blanche grâce au soutien d'une coalition hétéroclite comprenant le complexe écolo-financier, le mouvement sioniste, les généraux en révolte et les partisans de la Commission Baker-Hamilton. Pour ma part, j'avais annoncé ce résultat dès le mois de mai.Or, cette coalition n'a pas de position définie sur le Proche-Orient. Les généraux en révolte et les partisans de la Commission Baker-Hamilton considèrent avec leur maître à penser, le général Brent Scowcroft, que les États-Unis ont surdéployé leurs armées et doivent impérativement limiter leurs objectifs et reconstituer leurs forces. Ils se sont opposés à une guerre contre l'Iran et ont au contraire affirmé la nécessité d'obtenir l'aide de Téhéran pour éviter la débâcle en Irak. Ils déplorent les tentatives de remodelage du Grand Moyen-Orient (c'est-à-dire de modification des frontières) et appellent à une période de stabilité. Certains d'entre eux vont même jusqu'à préconiser de faire basculer la Syrie et l'Iran dans le camp atlantique en contraignant Israël à restituer le Golan et à résoudre partiellement la question palestinienne. Ils proposent d'indemniser les États qui naturaliseraient les déplacés palestiniens et d'investir massivement dans les Territoires pour les rendre économiquement viables. Cette perspective signifie la fin du rêve d'expansion sioniste tout autant que la fin de certains régimes arabes soutenus jusque-là à bout de bras par Washington. De leur côté, les sionistes états-uniens qui ont lancé Barack Obama en politique il y a seulement douze ans, auxquels se sont joints les Clinton, depuis qu'Hillary s'est convertie au sionisme chrétien et a adhéré à la Fellowhip Foundation, soutiennent la poursuite du projet d'apartheid. Dans la foulée de la lettre de George W. Bush à Ariel Sharon et de la conférence d'Annapolis, ils veulent achever la transformation des Territoires en bantoustans. Un ou deux États palestiniens seraient reconnus par les États-Unis et leurs alliés, mais ce ou ces États ne seraient pas souverains. Ils seraient privés d'armées, leur politique étrangère et leurs finances resteraient sous contrôle israélien. Si l'on parvenait à y éradiquer la Résistance, ils se fondraient à terme dans le paysage comme les réserves indiennes aux États-Unis.Inquiets pour leur avenir commun, des délégations égyptienne, israélienne et saoudienne se sont réunies en Égypte en septembre et octobre 2008. Selon une source de la Résistance, à l'issue de ces négociations, il a été convenu qu'en cas d'évolution défavorable à Washington, Israël lancerait une vaste opération militaire à Gaza, financée par l'Arabie saoudite, tandis que l'Égypte ferait entrer des paramilitaires à Gaza. Si de nombreuses fois par le passé des gouvernements arabes ont laissé le champ libre à Israël, c'est la première fois qu'ils participent à la planification d'une guerre israélienne, constituant ainsi un axe sioniste musulman.Informés en temps réel par le chef de cabinet Rahm Emanuel (double national israélo-US et officier de renseignement militaire israélien) des rapports de force au sein de l'équipe Obama, la troïka Israël-Égypte-Arabie saoudite a appris la répartition des fonctions. Les postes importants au secrétariat d'État seront confiés à des protégés de Madeleine Albright et d'Hillary Clinton. Les deux secrétaires d'État adjoints, James Steinberg et Jacob Lew sont des sionistes convaincus. Le premier avait été un des rédacteurs du discours d'Obama à l'AIPAC. Le Conseil national de sécurité échoit à des atlantistes inquiets que les provocations israéliennes débouchent sur une perturbation de l'approvisionnement énergétique de l'Occident, le général Jones et Tom Donilon. Jones, qui était chargé du suivi de la conférence d'Annapolis, a plusieurs fois exprimé son agacement face à la surenchère israélienne. Le secrétariat à la Défense reste aux mains de Robert Gates, un ex-adjoint de Scowcroft et un membre de la Commission Baker Hamilton. Il s'apprête à remercier les collaborateurs dont il a hérité de Donald Rusmfeld et qu'il n'avait pu virer plus tôt comme il l'a déjà fait avec deux maniaques anti-Iraniens, le secrétaire à l'Air Force Michael Wynne et son chef d'état-major le général T. Michael Moseley. En outre, Gates a réussi à imposer son ami Léon Panetta, comme lui membre de la Commission Baker-Hamilton, à la tête de la CIA. En résumé, la troïka peut toujours compter sur l'appui diplomatique des États-Unis, mais plus sur son aide militaire massive.
L'Égypte, l'Arabie saoudite et 10 000 paramilitaires arabes avec IsraëlC'est là le point nouveau au Proche-Orient. Pour la première fois, une guerre israélienne n'est pas financée par les États-Unis, mais par l'Arabie saoudite. Riyad paye pour écraser le principal mouvement politique sunnite qu'il ne contrôle pas, le Hamas. La dynastie des Séoud sait qu'elle doit anéantir toute alternative sunnite au Proche-Orient pour se maintenir au pouvoir. C'est pourquoi elle a fait le choix du sionisme musulman. L'Égypte quand à elle craint une extension via les Frères musulmans de la révolte sociale. La stratégie militaire reste cependant états-unienne, comme lors de la guerre de 2006 contre le Liban. Les bombardements ne sont pas conçus pour éliminer les combattants, ce qui je l'ai indiqué plus haut n'a pas de sens en milieu urbain, mais de paralyser la société palestinienne dans son ensemble. C'est l'application de la théorie des cinq cercles de John A. Warden III.En définive, toujours selon Haaretz, Ehud Olmert, Ehud Barack et Tzipi Livni ont pris la décision de la guerre le 18 décembre, c'est-à-dire la veille de l'expiration de la trêve. Le National Information Directorate a organisé une simulation, le 22 décembre, pour mettre au point les mensonges qui serviraient à justifier le massacre. L'opération a débuté le 27 décembre de manière à éviter que la papauté puisse s'en mêler. Benoît XVI a néanmoins évoqué dans son message de Noël « un horizon qui semble redevenir sombre pour les Israéliens et les Palestiniens ».Revenons-en au théâtre d'opération. L'aviation israélienne a préparé le terrain à une pénétration terrestre, laquelle ouvre la voie à des paramilitaires arabes. Selon nos informations, environ 10 000 hommes sont actuellement massés prés de Rafah. Entraînés en Égypte et en Jordanie, ils sont placés sous le commandement de l'ex-conseiller national de sécurité de Mahmoud Abbas, le général Mohammed Dahlan (l'homme qui organisa l'empoisonnement de Yasser Arafat pour le compte des Israéliens, selon des documents rendus publics il y a deux ans). Ils sont appelés à jouer le rôle qui avait été dévolu à la milice d'Elie Hobeika à Beyrouth lorsque les troupes d'Ariel Sharon encerclèrent les camps de réfugiés de Sabra et Chatila.Cependant, la troïka sioniste hésite à lancer ses « chiens de guerre » tant que la situation militaire à l'intérieur de la bande de Gaza reste incertaine. Depuis deux ans, de nombreux résistants palestiniens ont été formés aux techniques de guérilla du Hezbollah. Bien qu'ils soient en théorie dépourvus des armes nécessaires à ce type de combat, on ignore quelles sont leurs capacités exactes. Une défaite au sol serait une catastrophe politique pour Israël après la défaite de son armée de terre au Liban, en 2006, et de ses instructeurs en Géorgie, en 2008. Il est toujous possible de retirer rapidement ses blindés de Gaza, il n'en sera pas de même pour retirer des paramilitaires arabes.L'Union européenne a appelé à une trêve humanitaire. Israël a répondu que cela n'était pas nécessaire car il n'y avait pas de crise humanitaire nouvelle depuis le début des bombardements. Pour preuve de sa bonne foi, le soi-disant « État juif » a laissé pénétrer quelques centaines de camions d'aide alimentaire et médicale… pour 1 400 000 habitants.Dans chacune des guerres qu'Israël a conduit en violation du droit international, une avant-scène diplomatique a été organisée pour lui permettre de gagner du temps, tandis que les Etats-Unis bloquent toute résolution du Conseil de sécurité. En 2006, c'était Romano Prodi et la conférence de Rome. Cette fois, c'est le président français, Nicolas Sarkozy, qui produit le divertissement. Il a annoncé qu'il consacrerait deux jours de son précieux temps pour régler un problème où les autres ont échoué depuis 60 ans. Ne laissant guère de doute sur sa partialité, M. Sarkozy a d'abord reçu à l'Élysée la ministre israélienne des Affaires étrangères, Tzipi Livni, et le leader sunnite saoudo-libanais Saad Hariri, et s'est entretenu par téléphone avec le président égyptien Hosni Moubarak, le président fantoche de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, et le Premier ministre israélien Ehud Olmert.

lundi 24 novembre 2008

Vous pensiez à qui ?

" Que peut-il ? Tout. Qu'a-t-il fait ? Rien.
Avec cette pleine puissance, en huit mois un homme de génie eût changé la face de la France, de l'Europe peut-être. Seulement voilà, il a pris la France et n'en sait rien faire. Dieu sait pourtant que le Président se démène : il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change sur sa nullité ; c'est le mouvement perpétuel ; mais, hélas ! cette roue tourne à vide.
L'homme qui, après sa prise du pouvoir a épousé une princesse étrangère est un carriériste avantageux. Il aime la gloriole, les paillettes, les grands mots, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. Il a pour lui l'argent, l'agio, la banque, la Bourse, le coffre-fort. Il a des caprices, il faut qu'il les satisfasse. Quand on mesure l'homme et qu'on le trouve si petit et qu'ensuite on mesure le succès et qu'on le trouve énorme, il est impossible que l'esprit n'éprouve pas quelque surprise. On y ajoutera le cynisme car, la France, il la foule aux pieds, lui rit au nez, la brave, la nie, l'insulte et la bafoue ! Triste spectacle que celui du galop, à travers l'absurde, d'un homme médiocre échappé ".

Victor HUGO, dans " Napoléon, le petit " Réédité chez Actes Sud

EN LISANT C TEXTE, VOUS PENSIEZ A QUI ? ...

jeudi 26 juin 2008

Une vidéo très instructive sur les méthodes des colons israéliens en Cisjordanie

http://fr.news.yahoo.com/afp/20080619/video/vwl-isral-des-colons-films-en-train-de-f-acb3f14.html

mercredi 23 avril 2008

Election de Berlusconi


jeudi 3 avril 2008

Pas touche à Israel !

Le premier qui dit la vérité…
Parole Interdite, Parole Imposée

Bruno Guigue, sous-préfet de Saintes en Charente-Maritime, vient d’être démis de ses fonctions par Madame Alliot-Marie, ministre de l’intérieur. Son crime ? Un texte publié sur Oumma.com où Bruno Guigue s’en prend au lobby pro-israélien en France. Les phrases reprises en boucle qu’on lui reproche sont celles-ci : « À propos de terrorisme, l’Etat d’Israël, qui plus est, peut se targuer d’un palmarès hors compétition.(…) Ses admirateurs occidentaux doivent certainement s’extasier sur les prouesses d’une armée capable de tuer aussi aisément des enfants avec des missiles. Ils doivent aussi se confondre d’admiration devant les geôles israéliennes, où grâce à la loi religieuse, on s’interrompt de torturer durant le shabbat. » Hélas ce que la ministre Alliot Marie qualifie de « violemment anti-israélien est la vérité nue: l’Etat d’Israël a commis et commet encore tous les jours des crimes de guerre.

Depuis le début de la deuxième Intifada, 7000 Palestinien-ne-s, pour la quasi-totalité des civils désarmés ont été tués par les forces d’occupation. Depuis 1967, 650000 Palestinien-ne-s ont connu la prison et souvent la torture. Les assassinats politiques soi-disant ciblés, le blocus d’un million et demi de personnes dans Gaza affamée et privée de médicaments, la destruction du Sud-Liban, les confiscations incessantes de terre, bafouent tous les jours les Droits de l’Homme et le Droit International. S’il n’est sans doute pas le seul, comme le propose à tort B. Guigue dont les snippers tirent sur des petites filles à la sortie des écoles, Israël est par contre le seul Etat qu’ il est aujourd’hui interdit de critiquer en France.

Passant aux actes, le gouvernement ne se contente plus d’imposer une parole dictée sur Israël, il l’impose par la force ; et celui qui dit la vérité en tant que citoyen, et non dans l’exercice de sa fonction de sous préfet, monsieur Bruno Guigue se voit limogé. Voilà ce qui s’appelle aujourd’hui une démocratie éclairée. Mais quelques questions se posent alors : Le Président de la République ne devrait-il pas être limogé pour la vision raciste et coloniale de l’Afrique qu’il a présenté au nom du peuple français à l’université de Dakar le 26 juillet 2007 ? … «Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain [.] dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, [ il ] reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin.» …

Monsieur Goasguen député UMP à l’assemblée nationale ne doit–il pas répondre de son ignoble assimilation de tout un peuple résistant à l’occupation à « un peuple sauvage de terroristes épouvantables » (discours prononcé au nom du groupe Amitié France-Israël place de la République à Paris le e 11 mars dernier.) Aucun des membres de ce groupe ni de l’UMP n’a émis la moindre critique de ces paroles.

Mr Redeker, fonctionnaire de l’Education Nationale, professeur de philosophie au lycée Pierre-Paul-Riquet à Saint-Orens de Gammeville, devait-il être promu chercheur au CNRS pour avoir copieusement insulté tous les musulmans et leur religion dans le Figaro du 19 septembre 2006 ? … « Il n’est pas déplacé de penser que cette interdiction ( le string à Paris –Plage ! ndlr) traduit une islamisation des esprits en France, une soumission plus ou moins consciente aux diktats de l’islam. Ou, à tout le moins, qu’elle résulte de l’insidieuse pression musulmane sur les esprits. Islamisation des esprits : ceux-là même qui s’élevaient contre l’inauguration d’un Parvis Jean-Paul-II à Paris ne s’opposent pas à la construction de mosquées. L’islam tente d’obliger l’Europe à se plier à sa vision de l’homme. »… « Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué, le Coran. Comme aux temps de la guerre froide, violence et intimidation sont les voies utilisées par une idéologie à vocation hégémonique, l’islam, pour poser sa chape de plomb sur le monde. »… Son devoir de réserve de fonctionnaire pour cet article haineux n’a à aucun moment été mis en cause par le gouvernement.

Il y a aujourd’hui des paroles racistes autorisées en France, et des paroles de critique légitime interdites. Si l’on transposait les paroles des trois personnages précités sur le monde juif, le judaïsme ou Israël, il y aurait limogeages, scandales et procès. C’est une véritable guerre civile que cherche à provoquer ce gouvernement en soutenant de façon scandaleusement arbitraire la discrimination sur des bases ethnico religieuses, et en interdisant une critique politique qui pour violente qu’elle soit répond à une réalité encore plus violente, celle de l’oppression quotidienne de millions de civils des territoires occupés palestiniens.

La sortie du conflit israélo –palestinien que l’on veut présenter comme très compliquée repose en réalité sur des bases très simples. Respecter le Droit, appliquer toutes les résolutions que les gouvernements israéliens violent impunément depuis des décennies, assurer l’égalité des droits entre les peuples de la région.
Le principal obstacle à la paix en Israël-Palestine, c’est l’impunité scandaleuse accordée à Israël. Le principal obstacle à la paix civile en France c’est l’inégalité et la discrimination érigées en nouvelle morale.
En voulant bâillonner toute critique, en s’engageant clairement aux côtés du gouvernement israélien, le gouvernement français commet un acte très grave. Sur le plan intérieur, il veut criminaliser toute critique de la part de ses citoyens et montre l’exemple en frappant au plus haut niveau : Les préfets sont sommés de se taire et de remplir leurs quotas de sans papiers expulsés. Sur le plan international, en s’engageant dans un soutien inconditionnel à l’occupant, le gouvernement français tourne le dos à la « paix juste et durable ».

L’Union Juive Française pour la Paix exige la levée des sanctions contre Bruno Guigue

dimanche 23 mars 2008

Noam Chomsky : La fabrique du consentement

" Par mon croc à merdre et par mon bâton à phynance". Ubu Roi, Alfred Jarry

"La propagande est aux démocraties ce que la matraque est aux
dictatures"
Noam Chomsky

"La dictature c'est " Tais-toi ! " La démocratie c'est " Cause Toujours ! "
Inconnu

Je viens de regarder un reportage que j'ai trouvé très intéressant (bien qu'un peu vieillot : si je le montre à mes élèves, ils vont passer leur temps à rigoler des coupes de cheveux et des grosses lunettes années-70) "Chomsky : les médias et les illusions nécessaires". Toujours en réalité d'actualité.
Pour ceux qui ne connaissent pas bien Chomsky, voici un art. de 2002 :

La fabrique du consentement

Avec Propaganda, le penseur américain Noam Chomsky fait retour sur les rapports entre les médias et la politique.

Voilà un texte assez ancien du philosophe et linguiste Noam Chomsky : il date de 1997, avait déjà été publié, mais sa lecture, après le 11 septembre et les élections en France, n’en devient que plus percutante (1). Ce chercheur au MIT (Massachusetts Institute of Technology) creuse là un sillon déjà tracé : le rôle des médias dans la politique. Et les enjeux de société qu’il pose. Quels médias pour quelle société ? Or le quatrième pouvoir a souvent des allures de cinquième colonne dans une démocratie " Canada Dry ", où les citoyens sont maintenus dans une sorte de léthargie pour être appelés de temps en temps aux urnes, histoire de choisir parmi un éventail de spécialistes dont le mot d’ordre est : " La démocratie est quelque chose de trop sérieux pour être laissée au peuple. " Malin, Chomsky, s’il remonte au début du XXe siècle et dissèque les effets de la propagande outre-Atlantique, c’est pour mieux mettre à l’index l’ensemble des " démocraties " occidentales. Il évoque donc la commission Creel qui, sous les auspices du président Wilson, eut pour mission, en 1916, de transformer un peuple pacifiste en une horde belliciste. Et ce grâce à une propagande dont les principes n’ont pas changé d’un iota : taire les arguments de l’opposition et jeter l’anathème sur l’ennemi idéal.
Comme on ne change pas une équipe qui gagne, ces principes ont été à nouveau mis en branle au moment de la guerre du Golfe ou après le 11 septembre. Pour manipuler les foules, le politique doit faire peur et, faussement, se faire peur en faisant usage d’un Saddam Hussein ou d’un Ben Laden, avec la complicité de médias qui ne pousseront pas l’outrecuidance jusqu’à rappeler qu’ils étaient les alliés d’hier avant de devenir les ennemis de demain. Cette stratégie repose sur une conception foncièrement antidémocratique qui veut que, dans " l’intérêt du plus grand nombre " - en fait celui des élites - et du " bien commun " - accaparé par quelques-uns -, le pouvoir politique soit entre les mains d’un petit groupe. Paranoïa ? Hélas non : Walter Lippman, l’une des figures de proue du journalisme, dans la première moitié du XXe siècle, plaidait pour une " révolution dans l’art d’exercer la démocratie ", avec comme but la " fabrique du consentement ". Le peuple se voit taxé de " troupeau dérouté " réduit au rôle de " spectateur ". Qu’importe s’il se lobotomise devant le foot ou une sitcom, il faut tout faire pour éviter que les opposants se regroupent, que les non-dits s’entendent, que la population s’organise.
D’où des processus éprouvés de dénigrement des mouvements sociaux ou politiques, d’anomisation et d’atomisation des individus, avec les médias comme contrôle social à domicile, à un degré tel que Chomsky assène que " la propagande est à la société démocratique ce que la matraque est à l’État totalitaire ". Le linguiste lance quand même quelques pistes pour résister, notamment les moyens alternatifs de diffusion de l’information (Internet…) ou l’organisation par le biais d’institutions que l’État n’aura pas su liquider : les syndicats de ce côté-ci de l’Atlantique, l’Église de l’autre côté. Seuls reproches à l’ouvrage : sa taille et un argumentaire au pas de charge. Mais, dixit Chomsky, " la plupart des choses qui sont comprises peuvent être exprimés à l’aide de mots très simples et en des phrases très courtes. Mais si vous faites cela, vous ne devenez pas célèbre, vous n’obtenez pas d’emploi, les gens ne révèrent pas vos écrits ". Par ailleurs, s’il nous donne là un " manuel d’autodéfense intellectuelle ", ce dernier a parfois des allures de " bréviaire de manipulation des masses à l’usage de l’élite et des bien nantis ". Reste que, pour combattre un système, rien de mieux que d’entendre, par un de ses plus farouches opposants, ses plus fidèles zélateurs…

Sébastien Homer

(1) Noam Chomsky, Propaganda, éditions du Félin, Danger public, 88 pages, 10 euros. Consulter également les archives Chomsky : www.zmag.org/chomsky.

samedi 22 mars 2008

Pourquoi en matière d'éducation, je suis conservatrice !


"Si vous trouvez que l'éducation coûte cher, essayez l'ignorance"


Abraham Lincoln

Dans son ouvrage Eduquer le citoyen, Patrice Canivez écrit, à propos de ce qu’il nomme la théorie de l’éducation d’Hannah Arendt :



« L’éducation doit donc être conservatrice, précisément pour que le monde puisse évoluer. L’éducation « révolutionnaire », en rompant avec la culture et les traditions, prive en fait les enfants du sol sur lequel ils peuvent s’appuyer pour inventer. Elle est un facteur de conformisme, parce qu’en se désintéressant du monde, elle l’abandonne plus sûrement au vieillissement qu’en transmettant les traditions que d’autres continueront en les critiquant et en les repensant. (…)
La conception arendtienne a l’intérêt de montrer en quoi l’autorité, sans laquelle l’enseignement est impossible, n’a rien à voir avec une démonstration de force. Elle repose à la fois sur le savoir de l’enseignant et sur le fait qu’il incarne, aux yeux des enfants, la mémoire d’une civilisation. Elle découle de la confiance que les élèves accordent à celui qui assure le lien avec le passé, et par conséquent avec le monde qui en est issu. Il est donc difficile d’obtenir cette autorité, ou de la rétablir, si la société toute entière cultive l’obsession de la nouveauté et le mépris du passé. Car cette société, dans le moment même où elle exige des enseignants une certaine autorité, sape les fondements sur lesquels elle repose. »

Je suis entièrement d'accord avec ces propos et m'inscris en faux contre une idéologie dite de gauche, laxiste et démagogique qui entend transformer l'école en "lieu de vie" cool et décontracté dans lequel la parole de l'élève a autant de valeur que celle du professeur.
Bien entendu, j'en veux tout particulièrement à la réforme de Jospin en 1989 qui a placé l'élève...euh, pardon "l'apprenant" au centre du système (délogeant ainsi le savoir) - élève étant censé désormais construire lui-même ses propres savoirs. Il s'agissait de libérer l'enfant du carcan scolaire afin de laisser spontanément sa liberté se développer...Idéal fumeux d'un enseignement sans contrainte ni obligation (loin de l'effort sur soi qu'il est nécessaire de fournir pour se hisser au dessus-de soi, pour se hisser jusqu'à la culture...) un idéal fumeux de liberté...comme si l'accès à la véritable liberté n'était pas le fruit d'un véritable travail (cf. La diffrénce que nous faisons en philosophie entre liberté immédiate -"faire ce que je veux"-et autonomie- capacité de se donner à soi-même ses propres lois).

Le problème de l'autorité, quoiqu'en disent certains démagos, est réel à l'école : l'exemple maintenant célèbre de la gifle pour laquelle le professeur en question sera jugé en correctionnel le 27 mars, en témoigne. Or, il ne peut y avoir d'apprentissage sans discipline.
Comme l'écrivait Kant au 18ème s. "La discipline empêche que l'homme soit détourné de sa destination, celle de l'humanité, par ses penchants animaux. Elle doit par exemple lui imposer des bornes (...) C'est l'acte par lequel on dépouille l'homme de son animalité"
Devenir "homme", en effet, c'est suivre des règles et non plus ses pulsions (cf. passage du principe de plaisir au principe de réalité). il faut, pour cela, sentir la contrainte des lois, et ce, dès l'enfance, nous signale Kant...sinon, c'est trop tard ! La discipline, ce n'est pas un gros mot, comme on aimerait nous le faire croire; c'est tout simplement cette pratique, essentielle à la civilisation, par laquelle on fait acquérir à l'enfant l'habitude de suivre des règles, par laquelle on l'arrache à une conduite pulsionnelle incompatible avec la vie en société. Si les adultes ne remplissent pas ce rôle, c'est la voie ouverte à la barbarie.
Je cite encore une fois, à ce propos, la célèbre phrase de Platon :

Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne
tiennent plus compte de leursparoles, lorsque les maîtres tremblent devant les
élèves et préfèrent lesflatter, losque finalement les jeunes méprisent les lois
parce qu'ils ne voientplus au-dessus d'eux l'autorité de rien ni de personne,
alors [...] c'est ledébut de la tyrannie".

Platon, La République

Je suis bien d'accord pour dire, comme Kant, que la discipline n'est que le versant négatif de l'éducation. Reste encore l'instruction ("la discipline est aussi simplement négative (...) En revanche l'instruction est la partie positive de l'éducation")
Reste alors à traiter le problème du savoir transmis à nos jeunes générations tel que le préconisent les pédagogos...
Evidemment, lorsque vous vous refusez à exercer une quelconque contrainte sur les élèves pour qu'ils s'élèvent à un savoir autre que celui qui est accessible immédiatement par la télévision, il est difficile d'attendre d'eux des miracles (cf. à l'IUFM comme au sein des écoles, une expression est absolument taboue, celle de "travail de élèves"...On passe des heures en réunion pour apprendre comment les enseignants doivent se mettre au travail pour rendre leur savoir plus attractif mais jamais Ô jamais, la question cruciale du travail des élèves n'est abordée...)
L'équation a vite été résolue par nos dirigeants :
-Education de masse de qualité = chère
-Education bradée = économies réalisées
- Valorisation du savoir immédiat visant à flatter les masses apprenantes = bon moyen de concilier économie et satisfaction du plus grad nombre.
C'est ce qu'on peut appeler la "médiacratie", la démagogie, l'éloge de la médiocrité, de l'imbecillité, des mauvais élèves au détriment des bons (cf. par exemple l'interdiction de mettre un 0 pour un devoir non fait), du pouvoir tyrannique des adolescents sur leurs maîtres...

La gauche a un bon fond de commerce : la démagopgie et le laxisme qu'elle a usé jusqu'à la corde en matière d'éducation (et de sécurité aussi...) quand elle était au pouvoir...J'ai déà dit ce que je pensais de Jack Lang et de sa "culture jeune", je n'y reviens pas.
Nous ne sommes pas là pour flatter nos élèves, pour qu'ils s'amusent ou se divertissent dans nos cours. Nous sommes là pour les arracher à leur immédiateté, au néant de connaissance dans lequel ils se trouvent (et de plus en plus) pour les dépayser, pour les amener vers quelque hose de nouveau : un air frais et vis qu'il fait bon respirer- celui des joies de la littérature, de l'aridité des concepts ou du plaisir trouvé à résoudre une équation difficile...Ce n'est pas à nous de descendre dans la caverne pour y séjourner avec eux mais c'est à eux de venir jusqu'à nous.
Alors, seulement, nous aurons rempli notre rôle d'enseignant (je n'aime pas le mot "éducateur", mon rôle étant avant tout de transmettre un savoir). Oui, nous sommes les gardiens d'un temple sacré: le temple du passé et de la culture, temple qui doit permettre aux jeunes de s'orienter dans leur présent et vers leur avenir. Je rappelle à ce titre un vieux proverbe africain : "quand tu ne sais plus où tu vas, regarde d'où tu viens". Les jeunes, actuellement coupés de leurs racines culturelles, baignées dans un immédiat vide et saturé(de vide) ne savent plus ce qu'ils peuvent devenir.
Nous avons échoué à leur montrer un chemin...
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Pour terminer, une question : comment faire de la philosophie avec des élèves qui ne maîtrisent pas leur langue cad comment attendre d'eux un propos argumenté et construit ?

Un exemple pris sur le terrain...pour vos montrer l'étendue du désastre. Hier, vendredi 21 mars 2008, j'ai dû arrêter mon cours sur l'inconscient pour régler quelques points de grammaire et de conjugaison. Je leur citais comme exemple de lapsus, la tirade de Portia dans le Marchand de Venise de Shakespeare :
"[Vos yeux] m'ont jeté un sort; il m'ont divisée; une partie de moi est à vous
et l'autre, à vous..euh, à moi"

Un élève me demande s'il ya un "e" à "jeté", une autre s'il y en a un à "divisée". Pas de problème, je m'arrête pour leur re-expliquer la règle (avec l'auxiliaire "avoir" patati, patata) mais quelle ne fut pas ma surprise quand je me rendis compte que non seulement ils ne la connaissaient pas mais qu'en plus, ils ne savaient pas ce qu'était un COD. Nous avons passé 20min sur cette règle avec des exemples simples (niveau CM2) : "j'ai mangé une pomme"- "Je l'ai mangée" pour qu'ils comprennent. Ils en ont du coup profité pour me demander autrechose : s'il fallait mettre un "s" ou pas quand on disait "je souhaiterais"...Du coup, voilà 15 autres minutes passées à expliquer ce qu'est le conditionnel ("c'est un mode et non un temps...") et sa différence avec le futur..


Tout cela ne serait pas grave s'il ne s'agissait pas d'une Terminale...S,...censée représenter l'élite... La Nation est en péril...

Faute d'avoir des cours suffisamment nombreux et structurés consacrés à la grammaire, à l'orthographe et au vocabulaire, les élèves de Terminale ne savent pas mieux (même moins bien) construire une phrase qu'un élève de CM2...

Et pour justifier leurs incohérences (comme le passage d'une classe à une autre sans pré-requis nécessaire), les experts chargés de la rédaction des programmes osent affirmer, contre tout bon sens, que :




"l'accès à la maîtrise de la langue n'est pas un préalable à la connaissance de
la littérature"



(Alain Viala, président du groupe d'experts chargé de la rédactoion des programmes de français in Perspectives actuelles d el'enseignement du français, octobre 2000)
Rq : Je vous conseille, pour comprendre tout cela, le livre de Fanny Capel, Qui a eu cette idée folle, un jour, de casser l'école ?

Le pédagogisme préconise en effet "le constructivisme des savoirs" : les règles de grammaire ou les principes de mathématiques ne seront idéalement pas expliqués par les professeurs mais "reconstruits" par les enfants eux-mêmes : on peut toujours attendre...

mardi 18 mars 2008

Recueil de citations

Quelques citations dans lesquelles vous retrouverez bien décrite la situation économique, écologique et politique que nous traversons (puisées dans le site alternatif "Le ruisseau": http://leruisseau.iguane.org/spip.php?rubrique12 )

"Ils sont si peu et nous sommes si nombreux" (Auditeur de "Là-bas si j'y suis")

"« Les obstacles à la compréhension, surtout peut-être quand il s’agit de choses sociales, se situent moins, comme l’observe Wittgenstein, du côté de l’entendement que du côté de la volonté. » (Pierre Bourdieu Méditations pascaliennes)

"Paradoxalement, l'échec social du néolibéralisme va favoriser son succès électoral et politique: un capitalisme sauvage libère un populisme réactionnaire. De droite ou de gauche, les gouvernants mènent une politique favorable aux riches. Puis, avec le concours des médias détenus par les possédants, ils convertissent une possible colère ouvrière née de revendications économiques en une panique identitaire. Et en une demande de loi et d'ordre .» (Serge Halimi, Quand la droite américaine pensait l'impensable", Monde diplomatique 2002)

"Devant ce sombre futur , les interêts des transnationale imposent de poursuivre comme si rien n’était et de peindre la machine en vert, c’est-à-dire, poursuivre avec cette croissance et ce consumérisme irrationnel et inégal générant plus et plus de profit sans se rendre compte que actuellement nous sommes en train de consommer en un an ce que la planète produit en un an et trois mois. Devant cette réalité, la solution ne peut être le maquillage environnemental." (Evo Morales, Discours devant l'ONU, 2007)

"Votre reportage était très bien : on n'apprend rien; on aura tout oublié dans 10 minutes mais c'est bon pour Pernod. On l'achète pour le 13h"(rédacteur en chef adjoint de LCI cité par François Ruffin, Les petits soldats du journalisme, 2003)

« Le fait divers, c’est cette sorte de denrée élémentaire, rudimentaire, de l’information parce qu’elle intéresse tout le monde, sans tirer à conséquence et qu’elle prend du temps, du temps qui pourrait être employé pour dire autre chose. [...] Or, en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare, avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques. » (Pierre Bourdieu, Sur la Télévision, 1996)

Retour à 1789 ?

Un article du site de réflexion du groupe République : www.le-groupe-republique.fr que je trouve très intéressant...

Les classes dirigeantes du pays ont trouvé en Sarkozy le personnage qui les représente le mieux. À mesure que le pays s’enfonce dans une crise sociale aggravée par le temps depuis lequel elle se prolonge, la caste politique qui est à sa tête se délecte dans une fin de règne qui, jamais dans l’Histoire, n’a été aussi proche de son début.
Dans un tourbillon propre à affoler ses partisans eux-mêmes, le président lance les réformes les unes après les autres sans trop se soucier, semble-t-il, de la cohérence de l’ensemble et de leur application effective. Ces charges de cavalerie contre les acquis de la République, notamment sociaux, nés pour bon nombre d’entre eux du programme du Conseil National de la Résistance, paupérisent une grande partie de ce que la sociologie croit pouvoir qualifier de classes moyennes.
Ainsi la question du pouvoir d’achat prend-elle le relais du chômage dans la conscience révoltée de citoyens toujours plus nombreux. Mais, loin de simplement se succéder, les deux drames se conjuguent pendant que, au sommet économico-politique, l’argent coule à flot et que les princesses épousent des bergers couverts de strass, sous les flashes.
À la veille de la Révolution Française, se jouaient de telles scènes au petit Trianon. Le roi et sa reine se sentaient aimés du bon peuple à qui étaient livrées des bluettes censées l’enchanter
.Aujourd’hui, les institutions de la République, ce qui en reste, sont autant d’obstacles à des pratiques qui aboutissent à la destruction des acquis de la civilisation. Les camarillas dirigeantes s’activent à les dissoudre.La dernière en date de ces initiatives touche à un principe intangible inscrit dans la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen : « nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée». Que le Conseil constitutionnel ait rejeté une loi rétroactive relative à la « détention de sûreté » est une chose.
Que le chef de l’État cherche à contourner le Conseil en est une autre, signe d’une déliquescence des institutions de la Ve République. Mais il ne faudrait pas oublier le plus grave : le Parlement a osé voter une loi contraire à la Déclaration de 1789. Il a ainsi œuvré à rétablir l’arbitraire de l’Ancien Régime.
Déjà, le 4 février, à Versailles, il avait appliqué la même logique de mépris des droits du peuple souverain en adoptant le traité de Lisbonne, nouveau nom du Traité constitutionnel européen rejeté le 29 mai 2005.Quand le Parlement et les autres institutions de la République sont à ce point enfoncés dans le discrédit, ils ne peuvent trouver aucun recours en leur sein. Il devient nécessaire d’en mettre de nouvelles sur pied. Cette tâche est celle d’une Assemblée Constituante.

mercredi 12 mars 2008

L'endogamie "socio-culturelle" ou le vide qui s'entretient


Faut-il hurler avec les loups ? Qui du maître ou du chien éduque l'autre ?


Hier, je commençai mon cours sur la culture avec mes ES quand mon développement introductif m'amena à aborder et à développer la question de la "démagogie".


Nous parlions en réalité (car ici, on s'efforce de conserver une certaine logique) du travail nécessaire à la culture de la terre (1er sens du mot "culture": colere, en latin, c'est avant tout cultiver la terre, la rendre fertile) et par extension, à la culture de l'esprit (Cicéron étant le premier répertorié à parler, dans ses Tusculanes de "la culture de l'esprit" en laquelle consiste la philsophie).


Pas de culture donc, sans travail. D'où la critique (facile) qui m'est venue concernant ce que certains démagos de gauche (et je pensais particulièrement à cette grande estrasse décadente de J. Lang) appellent la "culture jeune" : un tag au coin d'un mur, une rave party improvisée dans un champ de maïs, quelques scarifications et piercings disséminés sur le corps, ont eu droit aux honneurs du ministre de la culture de l'époque.


Nous ne pouvons que prendre la mesure...terrible...de cette relativisation des valeurs et de la culture imposée par une gauche laxiste et démagogique (puisqu'elle flatte les désirs, les envies, les pulsions du public jeune qu'elle entend ainsi séduire) et que la droite populiste (sous ses allures de fausse Marianne défendant les valeurs républicaines) reprend à bon compte : rien n'est plus "peuple" qu'un concert de Johnny Hallyday ou d'une autre star du show biz..."Le contribuable -rappelons les propos de l'homme aux rats (20minutes, 15 avril 2007)- n' a pas à payer vos études de littérature ancienne si au bout de il ya 1000 étudiants pour deux places". Après la démagogie-bons sentiments de la gauche, le cynisme économique et calculateur de la droite décomplexée...


Au bout du compte, le résultat est quasiment le même : au lieu de faire lire du Balzac et du Flaubert aux élèves, les profs de Français sont invités à "s'adapter à leurs goûts", à leur faire lire (en réalité, leur goût, c'est de ne plus lire du tout...) des romans de gare et de science fiction de deuxième zone et à les emmener dans les gares voir des murs remplis de tags (non, je n'ai pas inventé cet exemple : ce fut une sortie prévue pour le fils d'une copine qui est en classe de 6ème, sortie à laquelle mon amie a refusé qu'il participe).


La "star ac" et la "nouvelle star" sont bien entendu des symboles de cet ère de la spontanéité : N'importe qui peut devenir artiste. N'importe qui peut être une star (on sait qu'elles sont filantes mais tant mieux...le système commercial se repaît du changement). J'ai eu l'exemple dans l'une de mes classes : un élève, Alexandre, très beau mec, très sympa et pas bête -qui a passé son année à forger ses pectoraux et à perfectionner sa coupe de cheveux- pour devenir la nouvelle égérie de la pop. star. Bref, il a bien entendu loupé son bac mais surtout s'est décervelé progressivement au point de ne plus devenir qu'un support commercial de l'émission en question. Même les nanas qui le trouvaient au départ mignon ont fini par se foutre de lui tant sa posture était artificielle et ridicule.


Alors, voilà où je voulais en venir : j'ai demandé à mes élèves pourquoi ils regardaient ces émissions (comme également les émissions de télé-réalité) : l'une des réponses a été - "parce qu'on peut se moquer d'eux". Ouf, soupir de soulagement de ma part : il y a donc une part d'ironie et de recul- La télé réalité comme figure de contre-modèle (ceux dont on se moque parce que décidément ils sont trop cons)!


Autre réponse entendue : "parce qu'on a du pouvoir. On peut les gicler comme on veut en votant pour ou contre eux". Bon, moins bien déjà : la télé -réalité comme exarcerbant les pulsions sadiques de l'individu (mais on le savait déjà- Cf. l'émission "le maillon faible").


Autre réponse (attendue) : "ça nous fait rêver". Bien entendu, quand l'ascenseur social est en panne, quand les enfants des classes moyennes sont condamnés à vivre moins bien que leurs parents, il reste la possibilité de les faire rêver: Sarkozy est en train d'essayer la religion- Il ya aussi le loto et la star'ac...tous pouvant faire figure d' "opium du peuple"


Mais voilà la réponse qui m'a le plus intéressée :" on aime bien regarder parce qu'ils sont comme nous : ils ont les mêmes histoires que nous, les mêmes trucs. on est pareil !"Là, j'ai fait le lien directement avec le président, qui est "comme tous les Français" (comme le disait Hortefeux, tentant de justifier l'injustifiable : les insultes du salon de l'agriculture).


Ce que les jeunes aiment bien c'est donc voir des gens comme eux, médiocres (car le quotidien, ne nous en cachons pas, est souvent médiocre), la quotidienneté...ils aiment la familiarité.


Plus de modèle, plus d'idéal : ils sont leur propre référence et leur propre aspiration. Ils avouent quand même que ce n'est pas bien satisfaisant : ils ne se déclarent pas vraiment heureux (plutôt désenchantés); ils disent s'ennuyer, avouent être trop gâtés.


Rien de tel, en effet, pour s'ennuyer que de tourner sur soi, sur son vide, sur son néant. C'est un peu le propre de la jeunesse de s'ennuyer mais le rôle du monde adulte n'est-il pas de lui fixer des buts, de lui permettre de s'élever à d'autres mondes plus riches à travers l'idéal et la pratique du travail (oh, presque un gros mot- en tous cas, interdit de séjour à l'école- cf. les directives des IUFM). En nous refusant à jouer ce rôle, nous, les adultes, nous contribuons au dépérissement de notre jeunesse qui, faute de référents, ne sait plus faire la différence entre ce qui a de la valeur et ce qui n'en a pas (non ! un Arlequin ne vaut pas un Victor Hugo...)


Mais pire que cela : nous poussons notre jeunesse jusqu'à l'asphyxie* : l'asphyxie d'un monde auto-centré, refermé sur soi, qui recherche le connu et fuit l'inconnu, l'altérité. Ce que j'appelle "l'endogamie socio-culturelle" dont l'une des conséquences est le refus de l'autre, de ce qui est différent. Or le refus de l'inconnu peut être considéré comme l'un des ressorts principaux des comportements discrimants, xénophobes et racistes.


En cultivant la vacuité, le vide, la stérilité et la futilité, nous condamnons notre jeunesse à l'ennui (à la stérilité propre à toute société endogame) et au repli conservateur.
* Merci à "Marko" (François ?) de m'avoir signalé à cet endroit une faute d'orth., pardon une "erreur d'orth". Ce commentaire t'a semblé suffisant pour évacuer l'ensemble du contenu... Mais mon cher Marko, il faudrait affuter un peu ta critique- Cela me semble un peu léger, surtout de la part de qq qui semble aussi lettré que toi...

lundi 3 mars 2008

Un sketch hilarant de Jean Dell pour retrouver la raison dans l'Education nationale...Enfin, si c'est possible !




On soigne le mal par le mal. «Similia similibus curantur», disaient les Romains: les choses semblables sont soignées par des choses semblables. Quand on se heurte, en effet, à une conduite absurde, il est vain de vouloir convaincre en analysant méthodiquement par raisonnement les éléments contradictoires qui la caractérisent. Il vaut souvent mieux entrer dans le jeu de l’absurdité et en exagérer la pratique sans la dénaturer pour tenter de stimuler dans les esprits une révolte salutaire qui les ramène à la raison.Tel est le mécanisme sur lequel repose l’hilarant sketch de Jean Dell, L’Instituteur.



L’ironie à la façon de Montesquieu



Cette méthode, qui pousse l’absurdité jusqu’à son terme ultime, emprunte son efficacité à la technique de certains arts martiaux : il s’agit d’user de la force de l’adversaire pour la retourner contre lui-même. Montesquieu l’a pratiquée avec maestria quand il lui était apparu qu’il ne servait à rien d’argumenter rationnellement pour démontrer la sauvagerie « de l’esclavage des nègres » dans L’Esprit des lois (1748). Il a préféré réunir en bouquet les arguments des négriers, tous plus absurdes ou cyniques les uns que les autres pour en faire exploser l’odieuse inanité.Le procédé de l’ironie, poussé parfois jusqu’au sarcasme, permet de dire le contraire de ce qu’on pense en laissant des indices pour le faire deviner : l’indice est ici une accumulation insensée de contradictions livrées dans une parodie de l’idéologie négrière.



Jean Dell pratique la même ironie dans une même parodie. Mais c’est celle du cours d’un instituteur : il baisse la voix pour ne pas déranger un élève qui téléphone ; il autorise un autre à fumer ; il admet que Saïgon se situe sur les bords de la Loire ; il concède que le « s » en français n’est pas la marque du pluriel. Et la moindre de ses velléités, pour contenir le flot des absurdités qui le submerge, est aussitôt sanctionnée par la police et la justice : l’avocat s’entremet entre lui et l’élève et la police arrête l’instituteur pour avoir osé réveiller une élève qui dormait en pleine classe : elle le poursuit pour tapage nocturne !



Le spasme libératoire du rire.




Mais la différence entre Montesquieu et Jean Dell est que le premier ne fait pas rire quand le second soulève l’hilarité. L’ironie de l’un et de l’autre ne s’appuient pas sur le même comique : celui de Montesquieu reste très fin tandis que Jean Dell fonce tête baissée dans la farce. Pourquoi se gêner quand l’absurdité est à son comble ? Autant s’y vautrer soi-même à plaisir ! La différence entre les deux comiques est, en effet, une affaire de calibre dans la distorsion perçue entre ce qui est et ce qui devrait être. Jean Dell renverse carrément le monde et le fait marcher sur la tête : le chaos devient l’ordre. Le chaos du caprice individuel et de l’ignorance des élèves et de leurs parents s’oppose à l’ordre de la règle socialisatrice et du savoir que l’instituteur a la mission de transmettre.
Le sketch saisit le moment où ce chaos et cet ordre sont aux prises et où, le premier commençant à l’emporter sur le second, on approche de l’instant de l’irréversibilité : l’instituteur est en état de survivance. Il en est à négocier ce qui n’est pas négociable en croyant sauver son existence alors qu’il se résigne à sa disparition : ni le savoir scientifique ni la règle socialisatrice ne peuvent, en effet, souffrir de compromis. Et les forces de l’ordre social se sont déjà rangées au service du chaos : elles sanctionnent toute transgression de son désordre par l’ordre. L’instituteur qui résiste encore un peu ou si peu, est arrêté, traduit en justice et condamné.



Il faudrait que ce sketch de Jean Dell pénètre dans tous les foyers de France. Attention ! Ce sont les deux acteurs de cette tragique comédie qui sont ensemble fustigés, le chaos social comme l’ordre social qui se couche devant lui. Voilà, en tout cas comme dit Raoul dans Les Tontons flingueurs ce qui s’appelle rédiger pour « les dingues » « une ordonnance et une sévère » qui ne « correctionne plus » mais « éparpille aux quatre coins de Paris façon puzzle », « dynamite », « disperse », « ventile ». Et même, plus que la barbarie du caprice et de l’ignorance individuels, c’est surtout l’institution qui y est dénoncée : par sa démission, elle est tenue pour responsable d’une situation absurde qui conduit un professeur à n’être plus qu’un pantin que n’habite même plus la volonté personnelle de défendre sa propre dignité. Paul Villach




mercredi 27 février 2008

Sarkozy, tu l'aimes ou tu te casses !

http://www.marianne2.fr/Salon-de-l-Agriculture-Sarkozy,-tu-l-aimes-ou-tu-te-casses-!_a84349.html

Voici le lien d'une nouvelle vidéo qui tue : notre président de la République, au salon de l'agriculture, réplique à un homme qui refuse qu'il le touche, "casse-toi, alors, pauv' con, va!"

Dialogue exact
- Ah non, ne me touche pas !
- Casse-toi alors
- tu vas me salir
- Casse-toi alors pauv con, va !

Tout cela, bien entendu, ne serait pas important s'il ne s'agissait pas du représentant de la magistrature suprême, celui qui incarne la France dans tous ses faits et gestes, sur le plan national comme à l'étranger.

Brice Hortefeux, d'une mauvaise foi sans pareil, ne trouve pas choquant qu'un président s'exprime "comme tous les Français". Eh bien si ! M. Hortefeux, c'est très choquant que le président s'exprime de cette manière et d'autre part, beaucoup de Français ne cèdent pas volontiers à cette simplicité langagière et se montrent mieux élevés que N. Sarkozy.

Tout cela ne serait pas comique et désolant si M. Sarkozy n'avait pas, il y a à peine 2 jours, fait un discours grandiloquent sur la nécessité du retour de la politesse à l'école (...) Non ! Décidément, M. le Président, vous ne nous aidez pas dans notre tâche éducative : après les SMS dans toutes les circonstances (y compris devant le pape), les insultes en public...Nous aurons beau jeu, après cela, de demander à nos élèves quelque retenue en ces matières...

Sans compter l'image de La France que vous donnez : pas étonnant que les Anglais dans un dessin-animé qui fait fureur, représentent la France sous la figure d'un personnage ("rude") qui pue et qui pète...Je crois que Mme Merkel aussi, plutôt sobre dans on style, en a assez des accolades, des embrassades et des attouchements dont la personnalité fébrile de notre président a tant besoin. D'ailleurs, n'y a t-il pas un sommet Franco-Allemand qui vient d'être annulé ?!
Allez, M. Le président, un peu de dignité !

mardi 26 février 2008

adresse mail appel républicain de Marianne

http://www.wmaker.net/editoweb/L-Appel-republicain-de-Marianne

Appel républicain de Marianne

Marianne vient de publier un appel à la vigilance républicaine concernant:

la défense de la laïcité, la défense de la pluralité des médias, la lutte contre une dérive monarchique de notre République (eh oui, M. Le rat, ne vous en déplaise, les monarchies électives, ça existe...) et la sauvegarde d'une politique étrangère tournée vers les droits de l'homme.
Cet appel a suscité de nombreuses réactions hostiles dans le clan sarkozyste (voire des insultes : "charognards", "presse fasciste" etc.) Une raison de plus pour manifester notre attachement aux valeurs républicaines contre les néo-cons Français. Cet appel a été signé au départ par 17 personnalités (de droite et de gauche). Il est possible à présent de le signer en tant qu' individu lambda (et même epsilon moins). Je vous y invite (cf. adresse mail jointe) !

L'Appel républicain de Marianne


Nous reproduisons ci-dessous un appel, publié dans Marianne, signé par dix-sept personnalités de la droite, du centre, de l'écologie et de la gauche républicaine. A situation exceptionnelle, rassemblement inédit...



Il se passe de drôles de choses dans notre République. L'actuel Président avait bien promis la rupture. Rupture il y a, mais pas seulement telle qu'elle avait été annoncée.

Un gouvernement marginalisé, dont le travail s'avère pré-mâché par les conseillers du Prince. Rupture.

Un Président qui semble déserter la fonction, parlant tour à tour comme croyant ou comme laïc. Rupture.

Un Président qui veut mettre la politique en chiffres, comme s'il s'agissait de vendre des petits pois. Rupture.

Un Président qui entend diriger ses équipes comme un manager d'hypermarché, distribuant bons et mauvais points, primes ou sanctions. Rupture.

Un Président qui reste chef de parti et dont le domaine réservé est davantage la Mairie de Neuilly que la politique de défense. Rupture.

Un Président qui prétend substituer au débat contradictoire traditionnel entre majorité et opposition la mise en scène des divergences entre ses courtisans et ses ministres. Rupture.

Un Président qui affirme devoir être heureux pour gouverner le pays. Rupture.

Un Président qui annule ses rendez vous du soir et du matin pour vivre pleinement son couple. Rupture.

La liste est longue des stupéfiantes innovations, que, volontairement ou involontairement, Nicolas Sarkozy a introduit dans la politique présidentielle.

Ce nouveau cours suscite donc des inquiétudes, une anxiété même. C'est cette anxiété, qui risque bien de s'amplifier dans les semaines et les mois à venir, que traduit l'appel républicain de dix-sept hommes et femmes politiques que nous reproduisons ci-dessous. On ne doit pas se tromper sur sa signification : si des personnalités politiques de premier plan qui ont l'habitude de s'affronter sur la scène publique depuis des années, prennent le risque de s'afficher au bas d'un même texte à quelques jours d'un scrutin dont le président lui a annoncé qu'il serait politique, si cet appel a recueilli la signature de plusieurs hommes et femmes politiques de la droite républicaine, c'est bien que le contexte politique créé par huit mois de sarkozysme est totalement inédit.
A lire. A méditer.
Avant d'agir ?


Pour une vigilance républicaine

Les soussignés se réclament de sensibilités très diverses, et ils ont sur un certain nombre de sujets importants des positions très différentes, mais ils ont malgré tout en commun un certain nombre de convictions et de valeurs qu'ils entendent réaffirmer.

- Leur attachement au principe républicain et, en conséquence, leur refus de toute dérive vers une forme de pouvoir purement personnel confinant à la monarchie élective.

- Leur attachement aux fondamentaux d'une laïcité ferme et tolérante, gage de la paix civile.

- Leur attachement à l'indépendance de la presse et au pluralisme de l'information.

- Leur attachement aux grandes options qui ont guidé, depuis cinquante ans, au-delà des clivages partisans, une politique étrangère digne, attachée à la défense du droit des peuples et soucieuse de préserver l'indépendance nationale et de construire une Europe propre à relever les défis du XXI° siècle.

Au-delà de leurs divergences, les soussignés tiennent à rappeler leur engagement à défendre, séparément ou ensemble, ces impératifs, comme toujours cela fut fait au cours de l'Histoire de la République.

Pierre Lefranc, ancien chef de cabinet du Général de Gaulle
Dominique de Villepin, ancien Premier ministre
Ségolène Royal, ancien ministre, Présidente de la région Poitou-Charentes
François Bayrou, ancien ministre, député des Pyrénées-Atmantiques
Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre
Corinne Lepage, ancien ministre
Nicolas Dupont-AIgnan, député de l'Essonne
Bertrand Delanoë, maire de Paris
Maurice Leroy, député de Loir-et-Cher
Nöel Mamère, député de la Gironde
Jean-Christophe Lagarde, député de la Seine-Saint-Denis
Marielle de Sarnez, conseillère de Paris
André Gérin, député du Rhône
Arnaud Montebourg, député de la Saône-et-Loire
Jacqueline Gourault, sénatrice du Loir-et-Cher
Jean-Pierre Brard, député de la Seine-Saint-Denis
Jean-Paul Bled, président des Cercles universitaires d'études et de recherches gauliennes

Marianne2.fr

samedi 23 février 2008

Devoir de mémoire


Nous aussi on peut proposer des lois :

Désormais chaque année, à partir de la rentrée scolaire 2008, tous les enfants de CM2 se verront confier la mémoire d'un des 11 000 enfants victimes des lois “Sarkozy-Hortefeux” contre l'immigration.
Les enfants de CM2 devront connaître le nom et l'existence d'un enfant renvoyé par avion dans son pays :rien n'est plus émouvant pour un enfant que l'histoire d'un enfant de son âge qui avait "les mêmes jeux, les mêmes joies et les mêmes espérances que lui".


Qu'en pensez-vous ?


jeudi 21 février 2008

Entretien avec Victor Hugo au sujet de Napoléon III le petit

Merci à Simone qui m'a transmis ce texte :

Le journaliste : Vous semblez vous tenir très informé de l'actualité politique française. Quel regard portez-vous sur notre nouveau président ?

Victor Hugo: Depuis des mois, il s'étale ; il a harangué, triomphé, présidé des banquets, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue… Il a réussi. Il en résulte que les apothéoses ne lui manquent pas. Des panégyristes, il en a plus que Trajan. Une chose me frappe pourtant, c'est que dans toutes les qualités qu'on lui reconnaît, dans tous les éloges qu'on lui adresse, il n'y a pas un mot qui sorte de ceci : habilité, sang-froid, audace, adresse, affaire admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien gardé, mesures bien prises. Fausses clés bien faites. Tout est là… Il ne reste pas un moment tranquille ; il sent autour de lui avec effroi la solitude et les ténèbres ; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète.

Derrière cette folle ambition personnelle décelez-vous une vision politique de la France, telle qu'on est en droit de l'attendre d'un élu à la magistrature suprême ?

Victor Hugo: Non, cet homme ne raisonne pas ; il a des besoins, il a des caprices, il faut qu'il les satisfasse. Ce sont des envies de dictateur. La toute-puissance serait fade si on ne l'assaisonnait de cette façon. Quand on mesure l'homme et qu'on le trouve si petit, et qu'ensuite on mesure le succès et qu'on le trouve si énorme, il est impossible que l'esprit n'éprouve quelque surprise. On se demande : comment a-t-il fait ? On décompose l'aventure et l'aventurier… On ne trouve au fond de l'homme et de son procédé que deux choses : la ruse et l'argent…Faites des affaires, gobergez-vous, prenez du ventre ; il n'est plus question d'être un grand peuple, d'être un puissant peuple, d'être une nation libre, d'être un foyer lumineux ; la France n'y voit plus>
clair. Voilà un succès.

Que penser de cette fascination pour les hommes d'affaires, ses proches ? Cette volonté de mener le pays comme on mène une grande entreprise ?

Victor Hugo : Il a pour lui désormais l'argent, l'agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort et tous les hommes qui passent si facilement d'un bord à l'autre quand il n'y a à enjamber que la foi, vivons, faisons des affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de chemin de fer, gagnons de l'argent ; c'est ignoble, mais c'est excellent ; un scrupule en moins, un louis de plus ; vendons toute notre âme à ce taux ! On court, on se rue, on fait antichambre, on boit toute honte…une foule de dévouements intrépides assiègent l'Elysée et se groupent autour de l'homme… C'est un peu un brigand et beaucoup un coquin. On sent toujours en lui le pauvre prince d'industrie.

"Et la liberté de la presse dans tout çà ?"

Victor Hugo (pouffant de rire): Et la liberté de la presse ! Qu'en dire ? N'est-il pas dérisoire seulement de prononcer ce mot ? Cette presse libre, honneur de l'esprit français, clarté de tous les points à la fois sur toutes les questions, éveil perpétuel de la nation, où est-elle ?

"Napoléon le Petit ", le pamphlet républicain contre Napoléon III.

dimanche 17 février 2008

Texte chanson : on t'a menti

Un aute texte de chanson. Il paraît que c'est du slam (merci Nicole...) Si vous êtes intéressé pour le mettre en musique, contactez-moi !

Tous droits réservés

On t’a menti

On te ment, on te dit des choses
La télé et les manuels
Aux libéraux font la part belle
Oh propagande à forte dose !

La pub nous vend que le bonheur,
Le changement ou la liberté,
C’est facile : il faut consommer :
Détournement de nos valeurs !

Les grévistes c’est des enfoirés
Quelle idée de défendre ses droits
Le journaleux se moque de moi
Il dit qu’les profs, faut les mater !

La fin des services publics ?
Mais oh les gars, c’est votre bien
Qu’on brade là-haut, ça m’rend guedin
Qu’on se laisse mener à la trique

Refrain

On t’a menti-j’y reviens pas
Conditionné par les médias,
Tu t’es trompé de candidat !

On t’a menti sur l’communisme
On t’a dit que c’était Staline,
Les goulags et la chevrotine
Propagande du libéralisme !

Karl Marx, en son temps a montré
Nos conditions d’exploitation,
Oh cette terrible aliénation,
Des opprimés, des salariés.

Tâches mécaniques’, journées sans fin
Concurrenc’, rentabilité
Ce sont les mots d’ordre imposés
Pour qu’ l’ouvrier gagne son pain [en off : on y revient !]

Le profit pour le patronat
Le travailleur, lui, veut survivre
Manger c’est le but à poursuivre
C’est une vraie vie de forçat [c’est ça le contrat !]


Refrain


On t’a menti sur le marxisme
C’est la seule force d’opposition
A ces folies, ces oppressions
De ce pseudo-libéralisme

L’économie capitaliste
S’est fixée pour seule ambition
D’aggraver la dégradation
De notre vie, d’notr’ condition

Au 19ème, ce type, il rêve
D’une grande révolution
Où le peuple enfin dirait Non
A la misère, aux gens qui crèvent .

Ce qui s’est passée en Russie,
C’est un’ révolution ratée
C’est Staline qui l’a emporté
Y aura pas de démocratie

Refrain

Mais la démocratie c’est quoi ?
Le pouvoir des représentants
Qui disent « amen » aux gouvernants
Le peuple est loin de faire les lois !

Le pouvoir c’est une chasse privée
Pour privilégiés : pas toucher !
Des riches , il défend l’intérêt
Et toi, le peuple faut pas broncher
[en off : tu peux voter « non », ça fait marrer]

Si t’insistes, on va t’expliquer
Par le journal de vingt heures
Que la révolte, c’est un leurre
L’électeur doit tout accepter!

Mais enfin pourquoi tu résistes ?
Dans notr’ campagne ya le paquet
Les chaînes publiques et le privé
Des intellos, même des artistes ( !) [ en off : ratés !]


Refrain

On t’a menti- ouais !
A les écouter, plus d’opprimés,
c’est parfait chez Eurodisney

Le temps partiel : un don du ciel
Louez la flex-sécurité

Chômeurs, SDF: ils s’font du bénef
C’est le luxe, la panacée, dev’nir précaire : on en rêverait !

Les africains qui crèvent de faim ?
C’est Zéro repentance : pas d’ mauvaise conscience!

Pour les va –t-en guerre et les actionnaires
Les hommes d’affaires, l’arme en bandoulière

Qui financent les partis, y a pas de p’tits profits :
Les peuples qui meurent-c’est pas l’crève-cœur
Les enfants soldats, à la télé, ya pas !

Agissez vite Messieurs les censeurs –les "gauchistes", ils disent qu’on est des menteurs !




Atelier philosophique : peut-on parler de "Barbarie économique"?


Éléments de réflexion sur “ La barbarie économique »- Texte de Conférence

Introduction
Le terme « barbare » recouvre deux acceptions distinctes: un sens descriptif et un sens normatif : le barbare, c’est tout d’abord (sens descriptif), celui qui s’oppose à la civilisation, qui est sauvage, bestial, féroce, primitif. Il s’agit alors d’un niveau infra civilisationnel de l’humain (le terme ne s’appliquant ni aux animaux ni aux choses.) Comme le disait Thierry Ménissier dans la première séance, la barbarie désignerait alors l’état limite de celui qui sort ou est sur le point de sortir de l’humanité. Le barbare, selon cette acception, c’est celui qui relève de l’infra humanité, celui qui, par exemple, poussé par des conditions d’indigence extrême, abandonné par le marché et le cadre institutionnel qui l’accompagne (éducation, lois etc.) est « aliéné », rendu étranger à tout sens moral et par-là même à sa condition d’homme. Le mal venant souvent du malheur, la misère économique, n’est-elle pas source de barbarie ? Le darwinisme social et économique qui conduit à la pauvreté de certains, ne serait-il pas la source d’un « ensauvagement » d’une partie de l’humanité » (voir pour notre société française, ceux qu’on appelle « sauvageons », « racaille » ou, plus récemment, « voyous »)?

Déjà, dans les Misérables, Victor Hugo décrivait la condition des « barbares de la civilisation » (sens descriptif) : ces prolétaires, interdits de jouir des richesses qu’ils produisent et exclus d’une culture qui leur est inaccessible. Barbares ces prolétaires car, selon la terrible formule de Marx, « les excréments de la civilisation sont leur nourriture.» Mais Victor Hugo décrivait aussi une deuxième forme de barbarie liée cette fois à la condition des bourgeois qu’il appelait les « civilisés de la barbarie.» Ces barbares civilisés, eux, ne sortent pas de la fange et n’arborent pas des attitudes féroces, inhumaines : c’est bien plutôt sous un air policé et courtois qu’ils instaurent une société qui sécrète une telle barbarie. Est barbare, en ce sens, celui qui crée la barbarie ! Notre société, en ce sens, n’est-elle pas barbare dans la mesure où elle rejette tant d’exclus dans une barbarie qu’elle porte elle-même dans ses flancs ?

L’autre sens du terme « barbare » est ainsi un sens normatif ou encore moral : on désigne par lui, tout comportement qui, au sein même de l’humanité et de la civilisation, nous semble incarner le mal ou encore l’anti-humanisme- Le barbare est alors quelqu’un de civilisé. Dans ce sens normatif, la barbarie serait une menace permanente présente au sein de toute culture comme un risque de subversion interne qui lui serait consubstantiel. C’est ainsi que Georges Steiner se demande, concernant l’horreur du XXème siècle, « pourquoi les humanités au sens le plus large du mot, pourquoi la raison dans les sciences ne nous ont-elle donné aucune protection contre l’inhumain ? Comment peut-on effectivement jouer du Schubert le soir et aller faire son devoir au camp de concentration le matin ? »[1] ou encore « Nous comprenons maintenant que les sommets de l’hystérie collective et de la sauvagerie peuvent aller de pair avec le maintien , et même le renforcement des institutions, de l’appareil et de l’éthique de haute culture. En d’autres termes, les bibliothèques, musées, théâtres, universités et centres de recherche, qui perpétuent la vie des humanités et de la science, peuvent très bien prospérer à l’ombre des camps de concentration. »[2]
Comment finalement le plus haut niveau de civilisation peut-il côtoyer l’horreur ? George Steiner donne d’emblée une réponse possible qu’il faudra analyser : « Il est possible que nous n’ayons pas encore pu trouver pour l’homme sensuel une échappatoire à une énergie animale très grande qui, dans la routine de la monotonie, de la médiocrité sexuelle de la plupart des vies, cherche à s’affirmer. Je ne le sais pas. J’ai posé la question. J’attends la réponse.»[3]

Finalement, quel que soit le degré d’humanisme ou de culture, aucune société ne semble jamais à l’abri de la Barbarie.

Qu’en est-il de notre société moderne en ce début de XXIème siècle ? Quelles sont les sources possibles, réelles de la barbarie que connaît notre époque ? La barbarie est-elle une donnée anthropologique ? Il semble que ce qui relève surtout de l’anthropologie, c’est la tendance naturelle qu’a l’homme à privilégier son intérêt en l’absence d’obligation contraignante émanant de la communauté. C’est sur cette donnée anthropologique majeure que table l’économie capitaliste. Comme le disait déjà Vico (cf. 1ère séance) il y a une régression dans les formes de culture lorsque les hommes s’abandonnent à la recherche de leur propre intérêt. L’activité qui contribue à déshumaniser l’homme est sans conteste celle qui relève de l’utilité immédiate et du plaisir vulgaire parce qu’elle contribue à le rendre moins civil : elle atomise les individus en les isolant dans l’immédiateté de leur sensibilité. Or, il n’y a de politique possible, au sens d’organisation du « Vivre-ensemble » que dans la mesure où les hommes sont capables de penser leur destin commun.
(cf. Opposition sphère privée des besoins et sphère publique de la politique analysée par Hegel dans Les Principes de la Philosophie du Droit.)

Ce qui laisse perplexe aujourd’hui, c’est la prédominance systématique des préoccupations économiques sur toutes les autres dimensions[4] Vie privée ou affective (on songe ici, pour garder le sourire, à la Complainte du Progrès de Boris Vian : « Viens m’embrasser, je te donnerai : un frigidaire, un joli scooter, un atomiser et un Dunlopillo. »), culture, création artistique, éducation sont pris dans les rets du calcul économique. Les services publics sont démantelés au profit de l’entreprise privée, le capitalisme actionnarial impose ses objectifs et son mode de gouvernance[5] à l’ensemble du corps social, le marché tend à se substituer à tout autre lien social[6]. L’échange développé sous sa seule forme marchande, détruit le lien social.

Chacun mesure aujourd’hui la « prédominance systématique des préoccupations économiques. » sur toutes les autres dimensions de la vie :« Avec l’avènement de la modernité, l’économie n’est plus seulement une activité humaine parmi d’autres, « encastrée » dans les activités sociales (…) l’économie s’est autonomisée, elle a développé sa logique propre, elle a même imposé sa domination à l’organisation sociale dans son ensemble »[7]

La logique de maximisation du profit (et de minimisation des coûts) de nos sociétés capitalistes, semble vouloir appliquer la rationalité technologique et la loi de l’offre et de la demande à tous les détails de la vie humaine, subordonnant et même sacrifiant toutes les valeurs à la seule efficacité, au rendement, à la productivité, à l’impératif de consommation.

La culture humaniste et démocratique a été bouleversée par la barbarie des guerres mondiales, des guerres coloniales, des génocides et des totalitarismes. D’un point de vue moral, ces expériences tragiques nous forcent à reconnaître l’ « horreur dont sont capables les êtres humains On pourra se demander si la barbarie ne nous tourmente pas justement dans la mesure où elle nous révèle à nous-même, où elle nous fait découvrir « ce que l’homme est capable de faire subir à l’homme » ? (l’homme, réduit à une marchandise ?)

Avertissement :

L’un des enjeux essentiels de ce travail sera de montrer que l’on peut effectivement parler de « barbarie économique» et puisqu’en philosophie, il faut toujours exhiber son objet de pensée (de quoi parlons-nous ?), je m’appuierai, pour ma démonstration, sur des sources parfois non philosophiques mais sociologiques ou purement économiques (données, statistiques etc.) Je défendrai la thèse selon laquelle la barbarie économique a pu prendre naissance sur des bases politiques qui sont celle d’une « crise de la démocratie.» L’enjeu d’un tel questionnement est en ce sens éminemment politique et il s’agira d’interroger notre capacité à penser encore le bien commun dans un horizon le plus souvent réduit à l’individualité. En ce sens, l’analyse de la notion d’intérêt sera centrale.

L’un des horizons de la question posée, qui ne sera qu’effleuré ici (faute de temps) et qui mériterait d’être approfondi dans un travail ultérieur sera celle du Sujet : on parle parfois, un peu naïvement, de « dictature des marchés » : s’agirait-il d’une dictature orchestrée, consciente, avec des victimes et des bourreaux identifiables ou d’une dictature sans sujet, dont les coupables (gestionnaires zélés comme dans le cas d’Eichmann, analysé par Hannah Arendt)°, ne ferait que « leur boulot » ?

Ne faudrait-il pas interroger la distance qui existe entre le monde des décideurs et celui des victimes (cf. la différence entre ce que C. Dejours appelle le « monde proximal » et le « monde distal ») On sait en effet que les fonctionnaires du système nazi étaient des gens très policés, parfois très cultivés, qui entretenaient des relations tout à fait aimantes et aimables avec leurs proches et leurs familles (le monde « proximal ») mais étaient capables de la pire barbarie envers ceux qui leur apparaissaient comme lointains, extérieurs à leur vie ( le monde « distal.») C’est en ce sens qu’une économie plus locale serait à promouvoir dans laquelle nous constaterions directement les effets de nos consommations (par opposition à la fameuse « mondialisation.»)

Ne somme-nous pas, en effet, tous un peu « barbares », dans la mesure où nous achetons, par exemple, des produits fabriqués dans les pays en voie de développement par des « petites mains », par des enfants ou des vieillards auxquels nous ponctionnons une partie de vie (tout en sachant que dans le système actuel, ne pas consommer, n’est pas non plus une solution : c’est un véritable dilemme auquel nous sommes confrontés.)

Pour ceux qui trouveraient que mon propose manque d’espoir, je leur dirais tout d’abord qu’il s’est agi, dans ce développement, surtout d’analyses et non de propositions (qui relèvent davantage du politique) destinées à prendre conscience des dysfonctionnements propres à notre modernité, la prise de conscience étant un préalable nécessaire à tout changement. Je leur dirais ensuite que mon propose me semble au contraire porteur d’espoir, dans la mesure où je ne me livre pas à un fatalisme naturaliste, comme le font nos politiques, quand ils affirment que la mondialisation est « inéluctable », « inévitable» avec son cortège d’injustices, d’exclus et d’inégalités. C’est au contraire en montrant dans quelle mesure la force de proposition politique peut changer l’ordre des choses (point de vue non plus fataliste mais volontariste) qu’un nouvel espoir s’offre à nous : comme le disent certains, « un autre monde est possible »…A nous de le construire en commençant, comme le dit Serge Latouche, à « décoloniser notre imaginaire.» Ce texte, en ce sens, est un véritable appel à l’inventivité et au génie créateur de l’homme.

I-De quelle économie parlons-nous ?

L’analyse de la chrématistique chez Aristote

L’un des grands penseurs de l’économie est un philosophe : Aristote, au IVème siècle avant J-C. théorise dans un ouvrage célèbre, La politique, les questions de valeur, de monnaie, d’échanges et d’esclavage. Ce qu’Aristote appelait « économique », était l’art de gérer la maison (économie vient de l’étymologie grecque : oikos, la maison et nomos, la loi, la règle.) Cette notion incluait autant les rapports entre le maître et sa femme, que la gestion des esclaves et la mise en valeur de la terre. L’oikos fonctionnait selon un objectif non économique : le bien-être, cad le loisir (l’otium, nécessaire à toute action bonne et noble qui vient de skolé, en grec : l’école…) du maître, voire des autres membres libres de la communauté. Il faut bien prendre garde à distinguer le loisir des grecs et le divertissement de notre société de consommation : quand celui-ci ne cherche qu’à abêtir les masses, au contraire, le loisir permettait aux hommes libres de s’instruire et de participer aux affaires de la cité (à la politique, cad au bien public.)
Face au développement des échanges que connaît le pourtour Méditerranéen, l’usage de la monnaie s’étend considérablement. Aristote, contrairement à son maître Platon, qui défendait la communauté des biens, est en faveur de la propriété privée, au nom –déjà- de l’efficacité. Cependant s’il accepte l’échange marchand et l’utilisation de la monnaie, c’est dans le cadre de certaines limites. Le développement des échanges, né de l’agrandissement des communautés, de la diversification des besoins et de la spécialisation des producteurs, a pour but essentiel la satisfaction d’un besoin : on échange des choses utiles contre d’autres et rien de plus.

A partir du moment où les échanges se développent, l’utilisation de la monnaie devient très utile. Aristote, à cet égard, met l’accent sur deux des fonctions de la monnaie : elle exprime la valeur des marchandises et est l’instrument de circulation des marchandises : M®A®M’. Le but de l’opération est bien la satisfaction d’un besoin : je vends un bien M dont je n’ai pas besoin contre de l’argent A afin d’acquérir un bien M’ dont j’ai besoin. Il s’agit alors d’obtenir une valeur d’usage et de satisfaire un besoin. C’est ce qu’Aristote appelle « l’art naturel d’acquérir.» Cette pratique, non seulement ne remet pas en question la cohésion de la Cité mais elle suscite même des rencontres qui unifient la Cité, la monnaie permettant de satisfaire le besoin que chacun a de l’autre (Cf. thème du doux commerce plus tard chez Montesquieu.)

Mais si Aristote accepte ce premier aspect de l’économie marchande, en revanche, il en refuse un deuxième aspect, qu’il appelle « la chrématistique » ou encore : accumulation sans limite de richesse.
Cette deuxième forme d’échange pourrait être symbolisée ainsi : A®M®A’ : cette fois-ci ; on achète avec de l’argent A une marchandise M pour la revendre à un prix A’ supérieur à A (cad pour le revendre avec profit.) Le but de l’opération a alors changé : il n’est plus l’obtention d’une valeur d’usage pour satisfaire un besoin, il est l’obtention d’un profit. La monnaie alors n’est plus seulement instrument de circulation des marchandises mais elle est instrument d’accumulation de richesse, accumulation sans limite car l’argent obtenu peut de nouveau être utilisé dans une nouvelle opération d’obtention de profit. Les biens n’ont plus alors une valeur d’usage mais une valeur d’échange.

Aristote va plus loin et condamne fermement cette chrématistique, cette accumulation sans limite de richesse, car il voit en elle une force de destruction de l’unité et de la cohésion de la Cité. Il condamne également l’usage du prêt à intérêt symbolisé par le schéma : A® A’ : de l’argent sert à produire une somme d’argent supérieure. Dans le prêt à intérêt, la monnaie n’est même plus instrument de circulation des marchandises ; elle ne sert qu’à accumuler la richesse.

Cette condamnation donne lieu à une analyse magistrale des effets du développement de l’économie marchande sur la crise de la cité grecque. En effet, le développement des échanges et de l’usage de la monnaie s’est accompagné d’une évolution sociale et en particulier de l’essor de nouvelles couches sociales qui s’enrichissent : commerçants, marchands, financiers, usuriers, qui accumulent de l’argent pour satisfaire leurs besoins personnels et non plus pour participer à la vie de la Cité. Les inégalités sociales se creusent (ce qu’on appelle aujourd’hui, les « dommages collatéraux » de la modernisation) entre les nouvelles couches sociales riches et une plèbe de chômeurs dans les villes, paysans chassés de leurs terres par la concentration foncière et ayant du mal à trouver du travail, celui-ci étant essentiellement effectué par des esclaves. L’opposition entre riches et pauvres perturbe alors profondément le fonctionnement de la cité athénienne : à la démocratie triomphante succèdent des régimes dictatoriaux. C’est dans ce contexte de crise sociale et politique grave qui s’accompagne d’une crise intellectuelle et morale sans précédent que se développe l’argumentation d’Aristote.

Résumé : Pour Aristote, il existe deux formes d’économie : d’une part, l’économie proprement domestique qui est qualifiée d’« art naturel d’acquérir.» Celle-ci vise à satisfaire de réels besoins et à assurer le bien-être de la communauté (famille, Cité.) D’autre part, il y a la chrématistique, forme perverse de l’économie qui vise l’accumulation illimitée de richesse et qui crée des inégalités sociales. La chrématistique correspond à la forme capitaliste et constitue, aux yeux d’Aristote, une économie artificielle et déréglée[8].

Cf. Texte 1 (Annexe)

Le bien-vivre chez Aristote fait indéniablement référence à la vie politique et à la communauté humaine (n’oublions pas que le citoyen grec n’existait pas en tant qu’individu mais en tant que citoyen.) Au contraire, tout ce qui relève de l’individu et de l’excès (les passions), tout ce qui tend à distendre les liens de la Cité est considéré comme négatif : c’est le cas de ce désir d’appropriation illimité en lequel consiste le capitalisme. On peut donc, d’ores et déjà, noter les 2 griefs essentiels qui sont faits par Aristote à l’économie capitaliste :


- Elle distend le lien social et ruine l’harmonie de la Cité en créant des inégalités et de la pauvreté-

Tout d’abord, le capitalisme est une économie, non plus tournée vers le bien de la Communauté (visant à procurer à ses membres ce dont ils ont besoin) mais exclusivement tourné vers la satisfaction des désirs (illimités[9]) de l’individu et l’enrichissement personnel au détriment d’autrui (cf. dans la Grèce antique, l’expropriation des paysans par les propriétaires fonciers et les usuriers.) Le capitalisme promeut, en ce sens, le « chacun pour soi» et « la concurrence de tous contre tous.»


- elle est irrationnelle dans la mesure où elle est démesurée (consommation et production illimités liées à des désirs illimités)


N’oublions pas que chez les grecs, l’illimité, l’apeiron, constitue l’imperfection. C’est le fini (et notamment la figure du cercle qui incarne la perfection.) Il convient ici de faire intervenir la notion d’Hybris qui constitue la faute fondamentale dans la civilisation grecque: l’homme touché par l’hybris, c’est-à-dire par la démesure perd le sens des limites et retourne à l’état sauvage dont la civilisation l’avait fait sortir. Ce mot d'origine grecque est un des concepts clés de la tragédie grecque : il traduit l'attitude d'un personnage qui pense être au-dessus des Dieux et se conduit avec une arrogance extrême, entraîné par ses passions et son orgueil.[10]. Cette attitude mène à sa destruction. Selon Aldous Huxley, "Les Grecs savaient parfaitement que l'hybris, qui s'oppose à l'ordre divin de la nature, entraîne un juste retour des choses." Le modèle capitaliste est fondé sur la démesure, sur l’absorption et la création de besoins illimités, sur une logique du « toujours plus » et du « toujours mieux »

La question de la démesure est centrale ici. Sommes-nous encore capable d’interroger notre propre démesure et de l’éteindre, comme nous y intimait Héraclite dans l’un de ses fragments?

La doctrine utilitariste

-L’homme comme animal rationnel cherchant à maximiser son profit et raisonnant sur les moyens et non sur les fins-

La notion de « personne » et de « personnalité juridique » apparaît avec le droit privé romain (analysé par Hegel dans les Principes de la Philosophie du droit) mais il s’agit encore d’un individu rationnel dépositaire des droits que lui confère la communauté et donc soumis à un ordre qui le dépasse (il ne s’agit donc pas d’une volonté subjective axée sur ses désirs et ses besoins.) C’est pourquoi Hegel parle de « droit abstrait.» Mais on parle déjà d’une volonté ayant un « droit sur les choses » (pouvoir infini d’appropriation et opposition à la nature.)
C’est dans la philosophie anglaise des 16ème et 17ème s. que l’individu sans sa radicalité subjective, en tant qu’être de besoins et réclamant un bonheur légitime prend naissance : il est ainsi intéressant de s’intéresser à la doctrine utilitariste de Jeremy Bentham reprise par John Stuart Mill et par des auteurs contemporains (Hare, Nozick, Williams etc.) : la société doit reposer sur l’utilité (l’utilité étant le facteur singularisant permettant d’établir une société dans laquelle l’individu sera satisfait- Les lois et institutions devront donc être jugées en vertu du critère du bien-être humain: « l’homme est la mesure de toutes choses.» Cette doctrine entend donc promouvoir, but louable entre tous, le bonheur du plus grand nombre : il s’agit de maximiser le bien-être de l’espèce humaine ou encore ce qui lui est « utile .» Seulement, 2 problèmes se posent :

- Comment définir le bien-être ou l’utilité ? La définition utilitariste renvoie à la notion très vague de « bonheur» souvent associé à celle de plaisir (cf. Bentham : « le jeu de quilles a autant de valeurs que la poésie.») Or, avons-nous la même définition du bonheur que les marchands de la société de consommation (« du pain et des jeux »)? Ne pouvons-nous pas critiquer la vision hédoniste d’une telle conception qui pousse à privilégier le plaisir quel qu’il soit (dans sa forme démesurée) ou encore le luxe, le gaspillage et la dépense inutile ? Autre problème : Qui va décider pour nous et au nom de quoi, ce qui est censé nous rendre heureux ? N’y a t-il pas le risque d’un pouvoir totalitaire décidant à la place de l’individu ce qui est bon pour lui? On peut évoquer le slogan castriste à Cuba : « Ici nous sommes heureux », l’apologie consumériste de nos sociétés modernes : « Castorama, partenaire, du bonheur » ou encore les promesses du communisme stalinien qui réservaient à l’homme nouveau « un avenir radieux » …

Pouvons-vraiment faire confiance à ceux qui pensent le bonheur à notre place ?

- Il s’agit « d’assurer le bonheur du plus grand nombre.» Outre le problème que représente l’évaluation de cette utilité globale, il apparaît que l’utilitarisme peut justifier le sacrifice des membres les plus faibles ou les plus impopulaires de la collectivité (ce qui compte c’est la majorité…Et encore pourrions-nous nous interroger sur cette notion de « majorité » : s’agit-il de la majorité représentative de la minorité décideuse ou encore des fameux « WASP » ?)

Il y a là deux sources de barbarie (totalitarisme et sacrifice des indésirables) qu’il nous faudra analyser en sachant que l’utilitarisme puise dans le libéralisme, la doctrine économique et politique permettant d’approcher au mieux son idéal.


L’ultra-libéralisme

Il faut sans aucun doute faire la différence entre le libéralisme classique (qui est d’abord une doctrine politique) et l’ultra-libéralisme qui règne dans l’économie actuelle. Le libéralisme est d’abord fondé sur l’esprit de tolérance et vise à affirmer la liberté des individus (droits politiques, respect des droits de conscience en matière religieuse etc.) contre les dogmatismes en tous genres[11]. Le libéralisme est sans aucun doute le fer de lance de la démocratie. John Locke, fut, à cet égard un des grands précurseurs libéraux de la démocratie contre l’absolutisme royal anglais. L’Etat dans un tel courant, se voit restreint à la défense des libertés des citoyens.

Un pas est franchi avec Adam Smith, dans son ouvrage Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, où l’homme est défini par sa propension naturelle à l’échange et par son intérêt qui le pousse (idée de la « main invisible ») à s’associer avec autrui pour réaliser au mieux ses desseins. Ainsi, le marché se trouve t-il « naturalisé » (donnée anthropologique.) L’un des représentants le plus connu du libéralisme est Friedrich von Hayek pour qui l’Etat doit avoir pour seul rôle de préserver les libertés individuelles et lois du marché afin que les transactions entre individus puissent s’effectuer en toute liberté (cf. la liberté des modernes qui se réduit à l’absence d’entraves et au fait d’avoir un domaine privé et non, comme celle des Anciens à la possibilité d’une véritable pratique politique dans un monde commun uni par des lois, donc par des contraintes. En ce sens, la liberté des modernes est une liberté négative.)

En effet, la version économique du libéralisme se caractérise de plus en plus par son hostilité à l’égard de la régulation étatique des marchés. C’est ainsi que le libéralisme devient « ultralibéralisme », lorsqu’il est dans l’incapacité de se donner une théorie de l’Etat minimal et de son rôle économique et social. Dès lors, la doctrine libérale s’appauvrit considérablement dans la mesure où elle ne vise plus à préserver les libertés de chacun (quelle est la liberté du pauvre, pourrions-nous nous demander ?) mais la maximisation des profits.

Ceux qu’on appelle les « libertariens »[12] assimilent souvent le capitalisme à l’absence de restriction des libertés (ils sont en cela opposés aux libéraux républicains et aux socialistes qui sont favorables à l’intervention de l’Etat dans l’économie.) Ils défendent le libre marché et s’opposent au recours à une fiscalité redistributive comme moyen de mettre en pratique les théories libérales de l’égalité.

Il s’agit bien entendu, en l’absence de réglementation sociale :

1) de promouvoir la liberté de disposer de sa propriété sans contrainte légale. Or, qui dispose de cette liberté ? A partir du moment où nous nous posons cette question, le signe d’égalité entre liberté et capitalisme est remis en question. Car ce sont les propriétaires des ressources concernées qui deviennent libres d’en disposer, tandis que les non-propriétaires sont privés de cette liberté. Le libre-marché correspond donc à l’accroissement de liberté pour les possédants et à la perte de liberté pour les plus démunis.
L’argument souvent invoqué par les libertariens fait référence au droit naturel avancé par Locke : la propriété étant un droit naturel, on ne peut enfreindre l’appropriation sans enfreindre le libre exercice de mes droits (mais encore faut-il fonder le droit de propriété en nature afin de prouver qu’il s’agit là d’une réalité légitime !)

2) d’empêcher une centralisation excessive du pouvoir dans les mains de l’Etat- Les libertariens associent l’Etat à un pouvoir tyrannique et totalitaire –C’est donc sur une vision caricaturale de la réalité de l’Etat-providence que s’appuie l’ultra-libéralisme. La question à poser est la suivante : qui, des institutions étatiques ou du Marché est capable, dans nos sociétés modernes, d’imposer une véritable dictature (cf. l’expression « dictatures des marchés ») ? Dans quelle mesure le libéralisme qui a permis l’avènement de la démocratie n’est-il pas en train de devenir l’ennemi du bien commun ?

L’ultralibéralisme prétend imposer le modèle d’un homo oeconomicus, cad d’un individu qui maximise ses gains et minimise ses pertes de façon rationnelle. N’y a t-il pas là l’imposition d’un modèle anthropologique réducteur et destructeur de ce qui permet la préservation de l’humain ? N’y a t-il pas d’autres données anthropologiques (le don, le partage social, la protection des plus faibles tec.) qui doivent régir toute société humaine ? On sait que, même dans les sociétés animales, le régime de prédation est contrebalancé par des structures sociales permettant la préservation de l’espèce (cf. contre l’idée d’un darwinisme social.)


II. Le système capitaliste est-il une nouvelle forme de barbarie?


Au terme de cette première analyse, différentes questions surgissent qui semblent directement liées à la question de la barbarie :


1) Une théorie qui privilégie la liberté des plus forts (ou des plus riches) au détriment de celle des plus faibles ou encore le bonheur des uns, dût-il coûter le sacrifice des indésirables , ne constitue –t-elle pas un retour à l’état de nature (théorisé par Hobbes), un « ensauvagement » de la condition humaine en totale contradiction avec ce que nous estimons devoir relever des fins humaines ?


L’imposition, par le système économique, de normes qui ne sont suspendues à aucune valeur autre que le profit et l’intérêt ne risque t-elle pas de distendre irrémédiablement le lien social fondateur de nos sociétés humaines, voire même de mettre fin au Politique, en tant qu’art du vivre-ensemble? Que serait une humanité entièrement mue par le profit et l’intérêt personnel ? La volonté politique comme moyen de lutte contre la barbarie et l’espace du bien commun ne sont-elles pas anéanties par les lois du marché ? (Problème de la subordination du politique à l’économie)


2) N’y a t-il pas une guerre économique menée au nom du marché avec son cortège de victimes et d’injustices ?


3) L’imposition, par le système économique, d’un modèle de consommation et de bonheur unique et de règles managériales déshumanisantes n’est-elle pas en train de créer cet « homme nouveau » dont rêvaient certains systèmes totalitaires cad un homme aliéné, exploité et servile ? L’économie moderne, loin de promouvoir le bonheur de l’individu n’est-elle pas en train de rendre l’homme étranger à lui-même ? (l’homme comme machine désirante- Niveau d’analyse anthropologique)


4) En s’appuyant sur la démesure dont est capable le désir humain, l’économie moderne ne risque t-elle pas, comme le croyaient les grecs, de « déclencher un juste retour des choses », sorte d’Apocalypse de nos sociétés modernes et de retour dans les ténèbres…(vision eschatologique que nous étudierons sous l’angle écologique)



1) La logique du profit imposé par l’économie néo-libérale engendre l’exclusion d’une partie de l’humanité jugée « inutile » ou « improductive »-


Tout d’abord, quelques chiffres :
20% des humains consomment 80% des ressources.
Le revenu des 1% les plus riches est égal à celui des 57% les plus pauvres.
Les 3 personnes les plus riches de la planète ont un revenu supérieur au PIB total des 48 pays les pauvres.
Les 225 plus grosses fortunes du monde représentent un total de plus de mille milliards de dollars, soit, l’équivalent du revenu annuel des 47 % d’individus les plus pauvres de la population mondiale.
4% de la richesse de ces 225 personnes les plus riches permettrait de donner accès aux besoins et aux services de base à toute la population de la planète.
1, 2 milliards d’humains vivent avec moins de 1$ par jour et 2, 8 milliards avec moins de 2$.
Un milliard d’humains n’ont pas accès à l’eau potable et 430 millions font face à un manque d’eau (quand la fabrication d’une puce d’ordinateur nécessite 32 litres d’eau…)
900 millions de personnes souffrent de malnutrition (dont 11 millions dans les pays développés)
Un individu meurt de faim dans le monde toutes les 4 secondes (toutes les 7 minutes pour un enfant de moins de 10 ans.)
En France, on compte plus d’un million d’enfants pauvres.
La prospérité de l’économie mondiale capitaliste (en termes de production et de consommation) ne nécessite que 20% des humains vivant sur la planète. Il y a donc 80% d’humains considérés comme « surnuméraires »[13]
Les pays développés dépensent, pour leur armement mondial, 1000 milliards de $ par an. Les dépenses publicitaires s’élèvent à 500 milliards de $ annuels alors que 40 milliards de $ supplémentaires par an suffiraient pour permettre l’accès universel à l’éducation, aux soins de santé de base, à des consommations vitales (eau potable, nourriture) et à des structures sanitaires pour chaque être humain.[14]

La situation est loin de s’améliorer :
En 1960, l’écart entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres était de un à trente. Il est aujourd’hui de un à quatre-vingt
Alors que les grandes sociétés du CAC 40 annoncent des profits faramineux (chiffres 2004 ) + 872 % chez Arcelor, + 143 % chez L’Oréal, + 55% chez Renault, le ministère du travail évalue à 2, 6% l’augmentation du salaire mensuel de base. En 2005, les actionnaires du CAC 40 se sont partagés 30 milliards d’euros sous forme de dividendes ou de rachats d’action, captant ainsi à eux-seuls la moitié des bénéfices des entreprises cotées- ce qui constitue un ratio tout simplement exorbitant.


Nul ne nierait que l’expérience conduite par les nazis et visant à créer une race supérieure en éradiquant les faibles, ceux qui étaient considérés comme « anormaux » (handicapés, homosexuels etc.) ou « impurs » relève de la pure et simple barbarie, du mal absolu dont est capable l’homme envers lui-même. La sélection est une méthode habituellement utilisée dans l’élevage des animaux : ainsi, on essaie de produire de nouvelles lignées supérieures aux anciennes à certains égards (des chevaux plus résistants, plus rapides, de meilleurs chiens de chasse etc.) Il s’agit, dans ces 2 cas, de transformations conscientes que l’on impose à la nature.


Dans le cas de la sélection naturelle théorisée par Darwin dans L’origine des espèces, la nature n’agit pas, bien sûr, de manière consciente : elle ne poursuit aucun but-Seules les espèces les plus adaptées survivent ; il ne s’agit pas forcément des meilleures mais de celles qui, par hasard ont rencontré un environnement favorable à leur survie. Or, la théorie de Darwin est directement empruntée à la théorie socio-économique de Malthus (Essai sur le principe de la population, 1798) : la population augmentant plus vite que les ressources, il faut un effet régulateur permettant d’accorder l’importance de celle-là à celle-ci. Cet effet régulateur, c’est ce qu’il appelle la concurrence vitale qui permet aux plus aptes de survivre alors que les autres sont condamnés à disparaître. C’est là un véritable retour à l’état de nature décrit par Hobbes : Homo homini lupus – L’homme est un loup pour l’homme.


Cette théorie, décrivant alors assez bien le capitalisme naissant -et peut-être celui dans lequel nous sommes retombés, les réformes conduites ressemblant surtout à des régressions- conduisait Malthus à préconiser la suppression de toute aide (publique ou privée) aux chômeurs, aux pauvres, aux mendiants etc. afin de permettre au « mécanisme naturel » d’opérer et de préserver la survie des meilleurs. Il s’agit de ce que l’on a appelé, à tort, le darwinisme social (qu’on devrait appeler à plus juste titre le malthusianisme) et qui sera développé par Herbert Spencer au 19ème s.


Cf. Texte 2 (Annexe) de John Kenneth Galbraith[15], « L’art d’ignorer les pauvres »

Concernant la façon dont notre société moderne se débarrasse des pauvres, des indésirables, voyons quelques passages du livre célèbre de Viviane Forrester, l’Horreur économique (1996) : Cf. Texte 3 (Annexe)

Plusieurs idées sont présentes dans le texte de V.Forrester:

- La domination insidieuse des pouvoirs économiques qui, par une rhétorique fallacieuse, s’est introduite dans nos existences et a instauré la prédominance du profit sur toute autre valeur. Seule le discours en faveur d’une économie de marché de plus en plus libérée est portée par nos dirigeants. Viviane Forrester avance l’idée d’une véritable révolution néo-libérale de velours, soutenue par la démocratie (sous couvert de défense et de promotion de l’individu) et par les instances non représentatives comme le FMI, la Banque Mondiale ou l’OMC, qui se serait opérée sans que nous en réalisions l’ampleur- nous amenant à une une véritable régression (retour au 19ème siècle ?). On ne s’attaque plus qu’aux conséquences : le chômage et la paupérisation sans qu’il existe un réel pouvoir politique capable de changer la situation (cf. – Faux problème de la croissance et rhétorique creuse de la « créations d’emplois » alors que les entreprises, bénéficiaires, ne créent pas d’emplois depuis des années, malgré les subventions accordées par l’Etat[16], les dégrèvement fiscaux etc. Le chômage =une arme tactique des entreprises.) La force de ce nouveau paradigme économique, c’est d’avoir investi tous les champs de l’humain : l’éducation, le travail, l’amour, l’art etc. Rien n’échappe à la logique économique.

- Le fait nouveau, propre à notre modernité, est la fin du travail (analysé par Jérémy Rifkin dans l’ouvrage du même nom) lié à la mécanisation, aux augmentations de productivité, aux activités de services et de réseaux etc. Il y a donc une partie de la population qui n’est plus utile au processus productif (dans l’état actuel du partage du temps de travail) d’où la réalité d’un chômage incompressible qui profite aux entreprises (dans la mesure où il fait baisser le coût du travail.)


- La culpabilisation de ceux qu’on appelle « les exclus de la croissance » qui apparaissent comme des fardeaux pour la société, des êtres sans utilité et qu’on va tenter d’exclure petit à petit par une rhétorique culpabilisante (les « assistés.») Dans cette logique, les privilégiés sont simplement ceux qui sont détenteurs d’un travail (et surtout les fonctionnaires)- On ne prépare pas mieux, nous dit Forrester, une société d’esclaves prêts à tout accepter à n’importe quel prix [on sait qu’un niveau de chômage structurel est bon pour l’économie]

- On a dépassé, en partie, selon Forester le stade (marxiste) de l’exploitation de l’homme par l’homme pour entrer dans une nouvelle ère : celle de l’inutilité d’une partie des travailleurs, de leur exclusion du champ productif- ce qui entraîne une mise en concurrence brutale des travailleurs avec un alignement des travailleurs pauvres des pays riches sur ceux des pays pauvres (inversion de la notion de progrès) et une paupérisation généralisée.


- Un phénomène très important participant selon V. Forrester à la barbarie = l’indifférence généralisée et la résignation du plus grand nombre à qui l’on présente les nouvelles réalités comme « inéluctables.» La misère est le plus souvent relégué dans des lieux péri-urbains où on ne la voit pas (cf. arrêtés municipaux interdisant la mendicité ou la prostitution en centre-ville.) Aux gens du Centre-ville, les banlieues apparaissent comme des lieux étrangers, des no man’s land dont nous aimerions nous protéger (cf. repli sécuritaire)Les jeunes des banlieues, relégués, portés par un avenir vacant et désespérant, se transforment en « sauvageons », « racailles », « voyous » ( à chacun son bréviaire) juste retour de notre impuissance et de leur mise au ban. La misère, le malheur sont sans aucun doute à la source du mal et la précarité et l’exclusion génèrent de la criminalité cf/ Frankenstein de Mary Shelley : il ne devient mauvais qu’après avoir souffert des hommes et de leur rejet.)

- On banalise l’inadmissible en le classant dans des catégories anonymes prévues à cet effet : SDF, RMIstes, SMIcards etc. synonymes d’annulation sociale. Cette agrégation de pauvres et d’anonymes est démultipliée dans les foules immenses des autres continents livrées à la famine, au sida, aux génocides parfois orchestrés par les puissants etc. Nous sommes de simples spectateurs- Passivité, indifférence grandissante face à l’horreur grandissante.


La question que l’on peut se poser afin de mesurer le degré de barbarie inhérent à ce système économique qui promeut la relégation et l’exclusion des plus pauvres (voire leur mort? cf. disparition progressive des protections de santé publique), c’est de savoir si ce mécanisme est conscient ou inconscient-
Certains propos cyniques de l’OCDE,du FMI, de la Banque Mondiale ou de l’OMC qui, en tant qu’organisations non représentatives (cf. expression de « dictatures ») et composées de représentants privés de la Haute finance, n’ont pas de comptes à rendre à des électeurs potentiels, semblent montrer qu’il s’agit là d’une exclusion consciente et organisée.

Je cite encore Viviane Forrester : Cf. Texte 4 (Annexe)


Le détournement du rôle des instances mondiales organisatrices du marché est également développé par Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie dans deux ouvrages majeures à ce sujet : La grande désillusion et La dérive du capitalisme qui met aussi en valeur « l’impact dévastateur que peut avoir la mondialisation sur les pays en développement et d’abord sur leurs populations pauvres » : Cf. Texte 5 (Annexe)

On est loin d’atteindre l’horreur des génocides, certes, mais nous sommes face à une barbarie rampante, inhérente à notre civilisation (donc une barbarie « réflexive », dans les termes de Vico) présentée sous des abords naturalistes (c’est « inévitable », « inéluctable », « on ne peut pas lutter contre », « c’est le seul moyen de sortir de la crise » etc. , rhétorique de la modernisation qui relève d’une logique adaptative de la survie et de l’urgence ) C’est là une forme de mal indéniable : l’exclusion puis la destruction progressive de l’homme par l’homme au nom de l’intérêt (ou encore du profit) de certains.

L’autre forme de barbarie qui en découle est celle que décrit l’économiste dans le texte de V. Forrester : lorsque nous excluons ou reléguons aux relégué aux marges de la société (sans éducation, sans travail, sans valeurs morales etc.) une partie de la population, celle-ci n’a plus qu’un seul recours : créer les conditions de sa propre survie en s’adonnant, s’il le faut, à la criminalité (le calcule, cynique, est fait d’ailleurs par les dirigeants américains : il est plus rentable de gérer la criminalité, à coups de peine de mort et en faisant marcher les entreprises ancrées dans le secteur de la sécurité que d’assurer un niveau d’éducation et de vie décent à tous.)
On est donc bien là face à la création d’un prolétariat planétaire-

Tout cela me fait penser à la contre-utopie de George Orwell, 1984[17], dans lequel il décrit le désir volontaire et assumé du parti de maintenir une partie de la population dans la pauvreté tout en continuant à maintenir un certain niveau de productions. Le moyen pour y parvenir, c’est la guerre et les destructions qu’elle suscite :Cf. Texte 6 (Annexe)

2) La logique guerrière du capitalisme

La guerre permet d’enrichir les industries et les firmes qui en soutiennent l’effort mais elle permet aussi, en détruisant les ressources, de laisser une partie de la population dans un état de pauvreté, d’ignorance et de privation, qui apparaît comme une garantie de son asservissement. Elle permet également d’unir la nation autour d’un ennemi commun afin d’éviter les troubles intérieurs et les manifestations de mécontentement.
Ainsi, pour reprendre cette fois les propos d’Albert Jacquard dans son ouvrage, J’accuse l’économie triomphante, le commerce des armes est un commerce florissant : en 1995, 20% de la dette du Tiers-Monde correspondait à l’achat d’armes au pays industriels (130 milliards de $ par an sont consacrés dans les pays en développement à l’achat d’armes)- On comprend mieux pourquoi certains pays développés ont intérêt à maintenir un certain désordre et une certaines instabilité dans ces régions du monde…
Dans son ouvrage Après l’Empire (2002), Emmanuel Todd évoque le rôle écrasant des Etats-Unis dans l’exportation d’armes : 32 milliards de $ en 1997, 58 % des ventes mondiales à l’étranger.

Cf. Texte 7 (Annexe)


Le cas d’école du groupe Carlyle :

Dans un rapport édifiant de L’Ecole de Guerre Economique (EGE) affiliée à l’ESLSCA (Ecole Supérieure Libre des Sciences Commerciales Appliquées) (site internet : http://www.ege.fr et pour le rapport en question : http://www.infoguerre.com/fichiers/carlyle_group.pdf), il est montré le lien existant entre les intérêts du groupe Carlyle, acteur majeur du secteur militaro industriel nord-américain et proche de la famille Bush (George Bush père appartenant au conseil d’administration) et les guerres menées par les Etats-Unis en Irak. « Au milieu des années 90 (…) Non seulement la première guerre du Golfe a dopé ses dividendes mais le fonds poursuit son recrutement des plus hauts-dignitaires de l’administration Bush : en 1993, James Baker III, ex-secrétaire d’Etat et Richard Darman, ancien directeur du Budget à la Maison Blanche, rejoignent sa direction. (…) En moins de dix ans, le fonds est devenu le onzième fournisseur d’armes du Pentagone. Etroitement connectés à l’administration, ses experts sont capables d’anticiper et de répondre à n’importe quel appel d’offre, des véhicules de combat aux canons de destroyers en passant par les missiles ou l’électronique de défense. Cette réussite, Carlyle la doit à une stratégie de réseau sans failles …et sans états d’âme (…) Une oreille à Washington, l’autre au Pentagone ; une main tendue aux Républicains [financement des campagnes de Bush père et fils] , l’autre aux démocrates [retraite confortable assurée aux anciens responsables démocrates de l’administration Clinton]»

La victoire des Etats-Unis en Irak est finalement une victoire à la Pyrrus qui aura surtout profité aux sociétés d’investissemEnt comme Carlyle ayant placé leurs capitaux dans les entreprises d’armement..Le coût financier est démesuré: George Bush a obtenu un supplément 74 milliards pour le budget militaire américain (qui s'élevait déjà à 380 milliards de dollars) afin de financer la guerre en Irak. Conséquence, le déficit budgétaire 2003 des Etats-Unis a atteint le niveau record de 455 milliards de dollars. Quant à l'occupation de l'Irak, son coût a été estimé à 1 milliard de dollars par semaine par le Pentagone. Avec une telle somme, on peut imaginer ce qu’il serait possible l'environnement, pour l'éducation, pour la science, et pour résoudre à la racine les problèmes mondiaux générateurs de guerre et de terrorisme…

3) Pouvons-nous parler d’un « homme nouveau » et d’un processus de déshumanisation et de désagrégation sociale produit par le marché ?

Dans, 1984, G. Orwell décrit la vie des prolétaires, cette classe inférieure et subalterne ceux exclue du système [18]:

Cf. Texte 8 (Annexe)

Le monde des prolétaires, dans 1984, est à peu près livré à lui-même. L’objectif principal consiste à l’abêtir, à l’user par des conditions de vie difficiles et à laisser en lui s’exprimer les pulsions les plus basses (prostitution, vols, viols etc.), opposés à la civilisation, afin de le garder sous contrôle, dans une forme de « servitude volontaire.» On entretient, en ce sens, chez les prolétaires, un état de quasi – barbarie (au sens descriptif, cette fois, comme forme de sub-humanité incapable de s’élever à des buts humains plus élevés.)

Les individus de notre société moderne sont placés devant des conditions de vie de plus en plus difficiles : au nom de la modernisation, on impose toujours plus de « flexibilité », de « précarité », de « productivité » etc. –techniques bien connues du management que C. Dejours, dans son ouvrage Souffrance en France, La banalisation de l’injustice sociale, qualifie de maniement managérial de la menace et de la peur : « il faut s’adapter ou crever.»

Cf. Texte 9 (Annexe)

C. Dejours analyse non seulement le comportement psychologique de ceux qui assistent à l’injustice sans broncher (calfeutrés par la peur) mais aussi de ceux qui y participent : ceux qui font « le sale boulot » (licenciements sans préavis, participation aux plans sociaux cad aux licenciements arrosés de fausses promesses d’assistance pour retrouver un emploi, mensonges et justifications calomnieuses pour motiver les licenciements etc. etc.) Ceux-ci mettent en œuvre des conduites érigées en systèmes de direction et donc banalisées. On assiste ainsi, dans le monde du management, à une véritable inversion des valeurs morales.
La question que se pose Dejours est la suivante : comme de « braves gens » dotés d’un sens moral peuvent-ils se trouver enrôler dans un tel système ? Il reprend la notion de « banalité du mal » mise en avant par H. Arendt sur la question de Eichmann et lui fait subir un glissement sémantique en parlant plutôt de « banalisation du mal »qui ne viendrait pas du sujet lui-même (de son absence de pensée) mais de structures collectives jouant sur la menace à la précarisation et à l’exclusion sociale.
Quels sont ces mécanismes ?
- Le courage est associé au sale boulot (« c’est celui qui en a … qui est capable de le faire ») Ceux qui ont du courage, on les surnomme « cow-boys » ou « tueurs » Il s’agit donc de la négation du courage comme vertu morale, qui ne peut consister à faire subir une injustice à autrui. Retournement des valeurs : faire passer le mal pour le bien

- Le sale boulot, la violence, l’injustice commises le sont au titre du travail, de son efficacité et de sa qualité. Tout se fait au nom du réalisme économique, de la « vérité du libéralisme », de la « guerre des entreprises » dans un environnement prédateur. Et dans une guerre, c’est comme ça : il y a toujours des victimes. Et pour mieux justifier le tout, on va prétexter une sélection : ceux dont on se débarrasse, ce sont les trop vieux, les rigides, les moins bons, les fainéants, ceux qui ne peuvent pas suivre le progrès et s’y adapter etc (mépris cynique du faible). « En temps de guerre économique, on n’a pas besoin de bras cassés ! » ou encore, « A la guerre, comme à la guerre !» La référence à la guerre économique invite à suspendre toute délibération morale. Cf. argument économiciste comme moyen de rationalisation et de justification.


- La banalisation du mal a comme ressort ce que Dejours appelle « la virilité » par opposition à la masculinité. La virilité se mesure précisément à l’aune de la violence que l’on est capable de commettre contre autrui, pour affirmer son appartenance à un groupe (désir de reconnaissance), notamment contre ceux qui sont dominés, à commencer par les femmes (p.114) La masculinité, au contraire, se définirait par la capacité d’un homme à se distancier, à s’affranchir de ce que lui prescrivent les stéréotypes de la virilité. Rq : la virilité peut également être une posture tenue par les femmes.

Selon Dejours la propension au mal dans le domaine économique ne relève pas de l’intérêt égoïste et personnel (cf. cf. modèle de l’Homo oeconomicus, agent mû par le calcul rationnel de ses intérêts) mais de modalités de défense psychologique. Reprenant la thèse arendtienne, il ré-affirme que le problème central du mal et donc de la barbarie, c’est celui de la mobilisation en masse du peuple le plus civilisé dans l’accomplissement du mal (p.153).

– Quelles sont les caractéristiques de l’individu au sein d’une économie capitaliste devenue prédominante ?
- Frileusement replié dans sa sphère privée, passif et sans projet collectif, il n’est plus un citoyen mais un consommateur, un individu privé (qui se contente, le plus souvent, de pain et de spectacles assurés par la télévision perdant son « temps de cerveau disponible») inscrit dans une temporalité courte (cf. l’absence d’idéal promu par la modernité : il s’agit de meubler le vide par une intensification du présent- Chasse aux temps morts, nouvelles conceptions du loisir, plus d’espace pour la réflexion, fuite dans le divertissement symptomatique d u nihilisme moderne). Gilles Lipovetsky, dans son livre l’Ère du vide, cractérise le comportement moderne par la désaffection pour les questions politiques, le culte narcissique de l’ego, le règne de l’image et de la séduction. Il s’agit, comme le dit Marcel Gauchet, d’un « individualisme de déliaison et de désengagement » face aux formes traditionnelles de l’engagement collectif (fin du politique ?)
- C’est un individu que l’on veut réduire à des comportements élémentaires (représentation machinique et réductionniste de l’homme) : productivité, efficacité, performance- Cf. influence des théories comportementalistes qui veulent analyser et décrire l’individu à partir de schémas de bas simples. Il s’agit peut-être moins de transformer la nature humaine que de l’évaluer et d’améliorer au mieux ses compétences et ses performances en vue de l ‘« adaptabilité » et de l’«employabilité» (appels incessants au changement qui s’oppose à un environnement sécurisant)
- La pluralité des valeurs est réduite, pour lui, à la valeur économique, à l’utilité (crise des significations qui tiennent une société ensemble.)
- C’est un homme sans qualité, un individu conforme, interchangeable..
- C’est un homme de plus en plus exposé à la violence (monde du travail, exploitation économique, agression publicitaire, pollutions, stress, angoisses etc.) et qui devient lui-même porteur de violence ou tout au moins d’agressivité
- C’est une machine désirante qui cherche à tous prix à assouvir ses besoins immédiats (individu incontinent qui ressemble à un tonneau percé ou à un pluvier, selon l’image célèbre de Socrate dans le Gorgias)

4)La logique de la démesure et du gaspillage propre au capitalisme : des dégâts écologiques irréversibles condamnant d’avance la survie des génération futures.


« Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est un fou, ou un économiste. » (Kenneth Boulding)

« Nous devons avant tout en finir avec la démesure qui est la règle de nos sociétés. » (Paul Ariès)

« Le temps approche où le combat va être mené pour la domination de la terre. » (Nietzsche)

« Il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins de tous mais pas assez pour satisfaire le désir de possession de chacun. » (Gandhi)

Partisans d’un développement soutenable ou d’une décroissance conviviale, tous semblent partager un même constat. Notre modèle de développement fondé sur la croissance productiviste et la main invisible du marché engendre des dégâts écologiques irréversibles : réchauffement climatique, épuisement des ressources naturelles non renouvelables, pollution chimique des eaux et du sol, disparition des écosystèmes rares, extinction des espèces, raréfaction de la couche d’ozone

On sacrifie à l’idéologie de la croissance des milliards d’êtres humains parmi les générations présentes mais aussi parmi les générations à venir (véritable hypothèque sur leur avenir) à venir –C’est une idéologie folle et irresponsable liée à une volonté de puissance technico-économique illimitée, et à une société de consommation moderne fondée sur l’ accumulation illimitée : la société toute entière doit être embrasée d’un zèle irrésistible pour la production, et ne trouver ses jouissances que dans sa progression illimitée. » (Serge Latouche)

Nous croyons à un monde sans limite et notre modèle de développement est fondé sur la démesure et le gaspillage.

Nous produisons en série des produits que nous allons jeter (ère du tout-jetable) et nous croulons sous nos propres déchets-Pour produire ces biens futiles et éphémères et pour les détruire, nous gaspillons une énergie précieuse devenue rare (pour les énergies fossiles) ou nous libérons une énergie terrible(le nucléaire) que nous ne maîtrisons pas (cf. Anniversaire des 20 ans Tchernobyl le 26 avril 2006)

Comme le disait Anton Tcheckhov, « le présent est monstrueux d’absurdité »

C’est une société qui se veut prométhéenne, qui est habitée par l’hubris que dénonçaient les grecs qui a oublié de prendre en compte les contraintes de son environnement naturel.

Une analyse possible de cette tendance à la démesure peut être de nature psychique: Christian Arnsperger, dans sa Critique de l’existence capitaliste, Pour une éthique existentielle de l’économie, montre que l’économie capitaliste prend racine dans un processus inconscient : la peur de la finitude (et a fortiori de la mort) par laquelle se met en œuvre une « pulsion compulsive d’accumulation », un « fantasme d’autosuffisance absolue.» Or, l’économie mondiale est organisée de telle sorte qu’ »elle permet aux riches de se croire immortels, dégagés de toute responsabilité. » Pour Christian Arnsperger, on ne peut en sortir qu’au prix d’une remise en question individuelle et collective : il faut avant que chaque individu et la société toute entière reconnaissent que le désir ne peut jamais être comblé.

On pourrait aller plus loin avec Charles Melman et L’homme sans gravité, et dire que le désir ne doit jamais être entièrement comblé (qui dépasse les analyses freudiennes relatives à la peur de la castration dans la mesure où notre société souffrirait justement de l’absence de frustrations et d’une exigence traumatisante de jouissances.)

Il faudrait 3 planètes Terre au minimum pour que 7 milliards d’individus puissent vivre comme des européens moyens- Il en faudrait 6 pour partager le mode de vie des américains (alors qu’une petite moitié de planète suffirait si nous vivions comme des Ghanéens.)

Le déclin des écosystèmes naturels et L’impact des activités humaines
Nous consommons chaque année 120% de la terre (effondrement environnemental et épuisement des ressources)
1/5ème des espèces animales et végétales sont en voie de disparition (6000 espèces animales disparaissent/an)
50% des écosystèmes d’eau douce ont disparu-
Depuis 1950, 40 % des terres cultivées de la planète ont été dégradées par l’agriculture intensive.
Selon l’OMS, 25 millions de personnes meurent chaque année d’empoisonnement lié aux pesticides
90 % des eaux usées déversées dans la Méditerranée ne sont pas traitées
En France, 7 à 20% des cancers sont dus à la dégradation de l’environnement
D’ici 2015, 3 milliards de personnes vivront dans des pays où l’eau sera rare.
Les forêts tropicales (surexploitées par les multinationales) ne représentent plus que 2% de la surface de la terre alors qu’elles abritent 70% de toutes les espèces animales et végétales
Les richesses naturelles de la planète ont diminué de 33% entre 1970 et 1999
50% des forêts ont été rasées (3 millions d’hectares de forêts disparaissent chaque année)
70 % des espèces de poissons sont menacées par la surpêche etc.
9% des espèces d’arbres sont en voie de disparition etc.
La température moyenne a augmenté de 4 °C en 20 ans dans les régions de l’Alaska, de la Sibérie du du nord du Canada.
La fonte des glaciers entraîne la disparition de 37000km2 de glace chaque année (la taille de la Suisse)

La désertification de l’Afrique ne cesse d’avancer (les 2/3 du continent sont actuellement des déserts) ainsi que celle de l’Asie, touchant près d’un milliard d’individus. Au Sahel, le désert du Sahara progresse de près de 10 km par an, obligeant les habitants à rejoindre les villes et les bidonvilles.
On compte sur notre planète environ 250 millions de femmes, d’hommes et d’enfants sur les routes, appelés « réfugiés écologiques.»

Pendant ce temps, les Etats-Unis, principal pollueur de la planète, et son président Bush, refusent d’appliquer le protocole de Kyoto car « le niveau de vie des américains n’est pas négociable » Ils ont au moins le mérite de la franchise car si les européens l’ont signé, en revanche, ils le respectent très peu …

Tous les constats sérieux convergent : la poursuite de la croissance dans sa forme actuelle ne cesse d’augmenter la pression sur l’environnement dans des conditions qui rendent certaines des catastrophes de grande ampleur (auxquelles les populations les plus pauvres sont les plus exposées : On l’a vu avec la Louisiane) et posent même la question de la survie de l’humanité.
La logique capitaliste d’appropriation (des ressources d’eau ou d’énergie ) et d’exploitation illimitée des richesses de la planète constitue une véritable barbarie à l’égard des autres formes de vie sur la planète mais aussi à l’égard de nous même- Il est urgent de s’imposer à nous mêmes le principe de responsabilité comme nous y intime Hans Jonas.


« Le temps du monde fini commence » Paul Valéry


Conclusion : La fin du collectif et la crise du politique ?

Pour les grecs[19], le privé avait avant tout un caractère privatif : « cela » signifiait qu’on était littéralement privé de quelque chose, à savoir des facultés les plus hautes et les plus humaines ». L’homme qui n’avait d’autre vie que privée, était soit un esclave, (celui qui n’avait pas droit au domaine public) soit un barbare (celui qui n’avait pas su fonder ce domaine.) Dans les deux cas, cet homme n’était pas pleinement humain. L’homme en tant qu’individu privé n’existe qu’en tant que spécimen de l’espèce humaine appelée genre humain[20] (cf. notion d’individu) : il n’existe pas dans la sphère humaine de la culture et de la civilisation ;

Dans l’économie, on ne met rien en commun : la société civile relève uniquement de l’interdépendance des besoins[21], d’où la nécessité de penser un intérêt général.

Le domaine public, c’est le monde commun que nous partageons qui nous rassemble, nous relie et nous empêche de nous comporter de façon barbare les uns envers les autres. En son absence, nous sommes réduits à notre part animale. En ce sens, la Polis (pour les grecs) et la Res Publica (pour les romains), est ce qui est garant de civilisation.

Rousseau à son tour, dans le Contrat Social[22], théorisera l’idée que la volonté générale, qui exprime le bien commun, n’est pas « la volonté de tous » ou encore la somme des intérêts particuliers (mus par l’égoïsme ou encore par ce que Rousseau appelle l’amour-propre)- Seuls les intérêts qui ne s’opposent pas, qui ne s’excluent pas ou encore les intérêts communs constituent la volonté générale (ce qui exige des sacrifices de la part des individus.) Le compromis, qui exige l’exclusion de ses passions personnelles et égoïstes est donc au fondement du politique et du bien commun, ce que semble exclure le règne pur de l’individualisme ou de l’intérêt personnel.

Comme l’analyse G. Lipovetsky dans l’Ere du vide[23], les sociétés modernes ont inventé l’idéologie de l’individu libre, autonome et semblable aux autres (cf. régimes démocratiques.) Parallèlement, s’est mise en place une économie libre fondée sur l’entrepreneur indépendant et le marché. Or, l’extension de cette économie de marché a permis la naissance de l’individu atomisé ayant pour but une recherche de plus en plus affirmée de son intérêt privé. L’individualisme allant de pair avec une aspiration sans précédent pour l’argent, l’intimité, le bien-être, la propriété, la sécurité, il s’est ainsi produit un bouleversement dans les rapports de l’homme à la communauté et un renversement de l’organisation sociale traditionnelle. La nouvelle figure de l’individu ne paraît guère disposée à accepter les renoncements et le décentrement de soi qu’exige la vie en communauté.

Le problème est de savoir quid de la démocratie ou du marché est cause de cette dissolution du collectif ?
Déjà, Tocqueville, dans les dernières lignes De La démocratie en Amérique indiquait qu’il est possible que l’égalité conduise les Nations à la servitude, à la barbarie et aux misères. Les descriptions des individus que Tocqueville relève dans la société américaine anticipent l’évolution des sociétés démocratiques : chaque homme, écrit-il, est « retiré à l’écart », « étranger à la destinée de tous les autres », « quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux mais il ne les voit pas ; il les touche mais il ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui-seul et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire au moins qu’il n’a plus de patrie »[24]
Tocqueville envisage le nouveau despotisme qui pourrait apparaître au sein des sociétés démocratiques : à la différence de ceux qui ont existé dans le passé, il serait plus étendu et plus doux, ne brisant pas les volontés mais les amollissant, les pliant et les dirigeant, entraînant une nouvelle servitude « réglée, douce et paisible ».

Analysant le texte de Tocqueville, Jean Pierre Le-Goff, dans La démocratie post-totalitaire (2002), montre que la crise que traversent nos sociétés modernes est beaucoup plus profonde que cette potentialité de désengagement civique décrit par Tocqueville : c’est le statut même de citoyenneté qui est remis en question[25]. Toute la vie politique vise précisément à désapprendre aux individus qu’ils peuvent se gouverner (c’est là que se trouve la véritable culture de l’assistanat)- Elle vise à convaincre qu’il y a des experts auxquels il faut confier les affaires. On a oublié que la politique n’était pas une science mais un art – et donc pas une affaire de spécialistes

La méfiance à l’égard de l’action collective (assimilée d’emblée au totalitarisme), à l’égard des institutions et l’Etat et de tout mouvement collectif serait, selon l’auteur, lié à l’héritage de mai 1968. Et l’auteur de remarquer, non sans ironie, que l’utopie soixante-huitarde a retrouvé paradoxalement une seconde jeunesse dans l’idéologie libérale.
La désaffection pour le collectif et l’action collective (dérive potentielle du régime démocratique) portée par cette révolution va donc s’épanouir dans l’idéologie de la modernisation portée par le libéralisme.
Ainsi, la critique soixante-huitarde de l’Etat et des pouvoirs a rencontré la critique libérale de l’interventionnisme étatique et le nouvel individualisme auto-centré, exigeant la satisfaction immédiate de ses besoins et de ses désirs, rejoint le modèle du client-roi promu par le libéralisme.

Il y aurait donc comme soubassement à la « dictature des marchés », le culte ultra-démocratique d’un sujet totalement autonome. C’est dans ce contexte d’autonomie proclamée du sujet (désirant échapper à toute régulation et se repliant sur sa sphère privée) que l’ultralibéralisme a pu imposer son idéologie. Depuis les années 80 et particulièrement de puis la chute du mur de Berlin, on assiste à un essoufflement des grandes idéologies soit révolutionnaires, soit véritablement réformistes- On est résigné, on se conforme (conformisme régnant)- On laisse faire …le marché en pensant comme le disait Guizot, qu’il nous enrichira alors que la situation sociale et écologique mondiale se dégrade.

Au cœur de la barbarie économique, se trouve donc une véritable crise de nos institutions démocratiques qui s’exprime notamment dans la dérive gestionnaire et communicationnelle de nos représentants. La politique, ce n’est plus l’action mais la gestion de l’inéluctable (« la mondialisation ») cad la gestion des contraintes économiques au détriment d’un véritable projet de société et de reconstruction sociale et culturelle véritablement susceptible de prendre à bras le corps les défis inédits que rencontre la collectivité. Faire de la politique, aujourd’hui, pour les partis au pouvoir, c’est suivre le courant, cad appliquer la politique ultralibérale qui est à la mode- C’est dans le cadre de cette impuissance proclamée et de ce manque cruel d’imagination que se développe ce que Le-Goff appelle « la Barbarie douce » Pour sortir de cette barbarie du privé, il faudrait tout d’abord développer l’éducation à la chose commune et transformer les institutions pour qu’elles soient véritablement participatives.
« Comme le disait Thucydide : « il faut choisir : se reposer ou être libre » (…) Vous ne pouvez pas vous reposer. Vous ne pouvez pas vous asseoir devant la télé. Vous n’êtes pas libre quand vous êtes devant la télé. Vous croyez être libre en zappant comme un imbécile, vous n’êtes pas libre. C’est une fausse liberté(…) La liberté, c’est l’activité(…) et l’activité qui sait poser des limites »[26]

Cf. Texte 10 (Annexe)

Il est urgent de sortir de l’insignifiance[27], de redonner un sens au monde.


ANNEXES


Texte 1 : « Ainsi il existe une espèce de l’art d’acquérir qui par nature est une branche de l’économie domestique, dans la mesure où celle-ci doit, ou bien avoir sous la main, ou bien procurer, de façon à les rendre disponibles, les richesses dont il est possible de constituer des approvisionnements, quand elles sont nécessaires à la vie et utiles à la communauté politique ou familiale (…) Mais il existe un autre genre de l’art d’acquérir, qui est spécialement appelé, et appelé à bon droit, chrématistique ; c’est à ce mode d’acquisition qu’est due l’opinion qu’il n’y a aucune limite à la richesse et à la propriété (…) La forme domestique de la chrématistique a en vue une fin autre que l’accumulation de l’argent tandis que la seconde a pour fin l’accumulation même (…) La raison de cette attitude, c’est qu’ils s’appliquent uniquement à vivre, et non à bien vivre et comme l’appétit de vivre [épithumia en grec qui signifie le désir aveugle et irrationnel] est illimité, ils désirent des moyens de le satisfaire également illimités (…) On voit donc clairement que, dans l’administration domestique, on porte un plus grand intérêt aux personnes qu’à la possession des biens inanimés, plus d’intérêt aussi à l’excellence des personnes qu’à celle des choses dont on est propriétaire et qu’on appelle richesses.»
Aristote, La politique, chap.8-13

Texte 2 de John Kenneth Galbraith[28], « L’art d’ignorer les pauvres »

Chaque catastrophe « naturelle » révèle, s’il en était besoin, l’extrême fragilité des classes populaires, dont la vie comme la survie se trouvent dévaluées. Pis, la compassion pour les pauvres, affichée au coup par coup, masque mal que de tout temps des penseurs ont cherché à justifier la misère – en culpabilisant au besoin ses victimes – et à rejeter toute politique sérieuse pour l’éradiquer.

« Je voudrais livrer ici quelques réflexions sur l’un des plus anciens exercices humains : le processus par lequel, au fil des années, et même au cours des siècles, nous avons entrepris de nous épargner toute mauvaise conscience au sujet des pauvres(…) Les problèmes résultant (…) de la justification de la bonne fortune de quelques uns face à la mauvaise fortune des autres, sont une préoccupation intellectuelle de tous les temps. Ils continuent de l’être aujourd’hui.
Il faut commencer par la solution proposée par la Bible : les pauvres souffrent en ce bas monde, mais ils seront magnifiquement récompensés dans l’autre. Cette solution admirable permet aux riches de jouir de leur richesse tout en enviant les pauvres pour leur félicité dans l’au-delà.
Bien plus tard, dans les vingt ou trente années qui suivirent la publication, en 1776, des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations – à l’aube de la révolution industrielle en Angleterre –, le problème et sa solution commencèrent à prendre leur forme moderne. Un quasi-contemporain d’Adam Smith, Jeremy Bentham (1748-1832), inventa une formule qui eut une influence extraordinaire sur la pensée britannique et aussi, dans une certaine mesure, sur la pensée américaine pendant cinquante ans : l’utilitarisme. « Par principe d’utilité, écrivit Bentham en 1789, il faut entendre le principe qui approuve ou désapprouve quelque action que ce soit en fonction de sa tendance à augmenter ou diminuer le bonheur de la partie dont l’intérêt est en jeu. » La vertu est, et même doit être, autocentrée. Le problème social de la coexistence d’un petit nombre de riches et d’un grand nombre de pauvres était réglé dès lors que l’on parvenait « au plus grand bien pour le plus grand nombre ». La société faisait de son mieux pour le maximum de personnes, et il fallait accepter que le résultat soit malheureusement très déplaisant à l’encontre de ceux, très nombreux, pour lesquels le bonheur n’était pas au rendez-vous.
En 1830, une nouvelle formule, toujours d’actualité, fut proposée pour évacuer la pauvreté de la conscience publique. Elle est associée aux noms du financier David Ricardo (1772-1823) et du pasteur anglican thomas Robert Malthus (1766-1834) : si les pauvres sont pauvres, c’est leur faute – cela tient à leur fécondité excessive. Leur intempérance sexuelle les a conduits à proliférer jusqu’aux limites des ressources disponibles. Pour le malthusianisme, la pauvreté ayant sa cause dans le lit, les riches ne sont pas responsables de sa création ou de sa diminution.
Au milieu du XIXe siècle, une autre forme de déni connut un grand succès, particulièrement aux Etats-Unis : le « darwinisme social », associé au nom de Herbert Spencer (1820-1903). Pour ce dernier, dans la vie économique comme dans le développement biologique, la règle suprême était la survie des plus aptes, expression que l’on prête à tort à Charles Darwin (1809-1882.) L’élimination des pauvres est le moyen utilisé par la nature pour améliorer la race. La qualité de la famille humaine sort renforcée de la disparition des faibles et des déshérités.
L’un des plus notables porte-parole américains du darwinisme social fut John D. Rockefeller, le premier de la dynastie, qui déclara dans un discours célèbre : « La variété de rose “American Beauty” ne peut être produite dans la splendeur et le parfum qui enthousiasment celui qui la contemple qu’en sacrifiant les premiers bourgeons poussant autour d’elle. Il en va de même dans la vie économique. Ce n’est là que l’application d’une loi de la nature et d’une loi de Dieu. »
Au cours du XXe siècle, le darwinisme social en vint à être considéré comme un peu trop cruel : sa popularité déclina et, quand on y fit référence, ce fut généralement pour le condamner. Lui succéda un déni plus amorphe de la pauvreté, associé aux présidents Calvin Coolidge (1923-1929) et Herbert Hoover (1929-1933). Pour eux, toute aide publique aux pauvres faisait obstacle au fonctionnement efficace de l’économie. Elle était même incompatible avec un projet économique qui avait si bien servi la plupart des gens. Cette idée qu’il est économiquement dommageable d’aider les pauvres reste présente. Et, au cours de ces dernières années, la recherche de la meilleure manière d’évacuer toute mauvaise conscience au sujet des pauvres est devenue une préoccupation philosophique, littéraire et rhétorique de première importance. C’est aussi une entreprise non dépourvue d’intérêt économique.
Des quatre ou peut-être cinq méthodes en cours pour garder bonne conscience en la matière, la première est le produit d’un fait incontestable : la plupart des initiatives à prendre en faveur des pauvres relèvent, d’une manière ou d’une autre, de l’Etat. On fait alors valoir qu’il est par nature incompétent, sauf quand il s’agit de gérer le Pentagone et de passer des marchés publics avec des firmes d’armements. Puisqu’il est à la fois incompétent et inefficace, on ne saurait lui demander de se porter au secours des pauvres : il ne ferait que mettre davantage de pagaille et aggraverait encore leur sort. (…) »
Extrait du Monde Diplomatique, Octobre 2005
Texte 3 : de Viviane Forrester, l’Horreur économique (1996),

« Propagande efficace [à laquelle nous sommes confrontés] et qui a su récupérer, ce n’est pas anodin, nombre de termes positifs, séducteurs, qu’elle a judicieusement accaparés, détournés, assujettis. Voyez ce marché libre de faire du profit ; ces plans sociaux chargés, en fait, de chasser de leur travail, et aux moindres frais des hommes et des femmes dès lors privés de moyens de vivre et parfois d’un toit ; l’Etat-providence, alors qu’il fait mine de réparer timidement des injustices flagrantes, souvent inhumaines. Et parmi tant d’autres expressions, ces assistés qui se doivent d’être humiliés de leur état (et qui le sont) alors que ne sera pas assisté, et du berceau à la tombe, un héritier (…)
De ce système surnage cependant une question essentielle, jamais formulée : Faut-il mériter de vivre pour en avoir le droit ? Une infime minorité, déjà exceptionnellement nantie de pouvoirs, de propriétés et de privilèges avérés comme allant de ce soi, tient ce droit d’office. Quant au reste de l’humanité, il lui faut, pour mériter de vivre, se démontrer « utile » à la société, du moins à ce qui la gère, la domine, : l’économie plus que jamais confondue avec les affaires (…)
A voir comment on prend, comment on jette des hommes et des femmes en fonction d’un marché du travail erratique, de plus en plus imaginaire, comparable à la « peau de chagrin », un marché dont ils dépendent, dont leurs vies dépendent mais qui ne dépend pas d’eux ; à voir comment déjà, si souvent, on ne les prend plus, on ne les prendra plus, et comment ils végètent alors, jeunes en particulier, dans une vacuité sans bornes, donnée pour dégradante, et comme on leur en veut de cela (…) A voir qu’au-delà de l’exploitation des hommes, il y avait pire : l’absence de toute exploitation - Comment ne pas se dire que, non exploitables, pas même exploitables, plus du tout nécessaires à l’exploitation, elle-même inutile, les foules peuvent trembler…
Nous n’ignorons plus, nous ne pouvons prétendre ignorer qu’à l’horreur il n’est rien d’impossible, qu’il n’y a pas de limites aux décisions humaines. De l’exploitation à l’exclusion, de l’exclusion à l’élimination, voire à des exploitations désastreuses inédites, est-ce là un scénario impensable ? Nous savons d’expérience que la barbarie, toujours latente, se conjugue le mieux du monde avec la placidité de ces majorités qui savent si bien amalgamer le pire à la fadeur ambiante (…)»
Texte 4 de Viviane Forrester, l’Horreur économique (1996)

« Tandis que les nations et leurs classes politiques semblent si chagrines en raison du chômage et se proclament ardemment mobilisées contre lui, qui les obsède nuit et jour, l’OCDE publie dans un rapport[29] une opinion…plus nuancée : « pour obtenir un ajustement donné des salariés, il faudra un niveau plus élevé du chômage conjoncturel », y déclare t-on.
Toujours dans la même verve fraternelle et conviviale, on y précise, comme on donnerait dans la presse du cœur la recette pour attirer ou garder la femme de sa vie : « L’empressement des travailleurs à accepter des emplois faiblement rémunérés dépend en partie de la générosité relative des prestations de chômage…Il y a lieu, dans tous les pays, de raccourcir la durée des droits lorsqu’elle est trop longue ou de rendre les conditions d’admission plus strictes ;[30]
Les puissances économiques privées, internationales, multinationales, transnationales, ne s’encombrent pas du souci de plaire, hantise des pouvoirs politiques (…) Ainsi la Banque mondiale va droit au fait, sans manières ni circonvolutions : « une flexibilité accrue du marché du travail –en dépit de sa mauvaise réputation, le mot étant un euphémisme renvoyant à des baisses de salaire et à des licenciements-est essentielle pour toutes les régions entreprenant des réformes en profondeur. » Le FMI renchérit : « Il ne faut pas que les gouvernements européens laissent les craintes suscitées par les retombées de leur action sur la répartition des revenus les empêcher de se lancer avec audace dans une réforme de fond des marchés de travail. L’assouplissement de ceux-ci passe par la refonde de l’assurance-chômage, du salaire minimum légal et des dispositions qui protègent l’emploi. » [31]
Contre les exclus, la bataille gronde. Ils tiennent décidément trop de place. Nous le disions plus haut : ils ne sont de loin pas assez exclus. Mais l’OCDE sait comment s’y prendre avec ces gens qui ne travaillent que poussés au cul par la misère (…) Voici la description de la situation aux Etats-Unis donnée par M. Edmund S.Phelps [paru dans Le Monde, 12 mars 1996], économiste notoire, professeur à l’Université de Columbia, un modéré qui analyse sans passion les avantages et les inconvénients des différents modèles de réactions économiques au chômage. Voici d’abord les bienfaits des restructurations qui, grâce à « l’insécurité qui pèse ainsi sur les travailleurs, permettent aux employeurs de réduire leurs coût salariaux, de créer des emplois en particulier dans des activités de services qui ne sont pas seulement mal payés mais précaires (…) Ainsi, le salarié américain qui perd son job doit impérativement (…) trouver et accepter un emploi [en raison de l’absence d’aide sociale] même si celui-ci ne correspond pas à ce qu’il recherche. » L’ennui, c’est que « pour les travailleurs sans qualification, il est souvent difficile de trouver un emploi, même très mal payé. » Ce que Déplore surtout M. Phelps, c’est que « ces chômeurs s’engagent alors dans des activités annexes : ils font la manche, le commerce de la drogue, les petits trafics de la rue. La criminalité se développe. »
Texte 5 de Joseph Stiglitz, La grande désillusion : « Les prescriptions du FMI, en partie fondées sur l’hypothèse dépassée selon laquelle le marché aboutit spontanément aux résultats les plus efficaces, n’autorisent pas les interventions souhaitables de l’Etat sur le marché (…) On prétend [par exemple] aider les pays en développement alors qu’on les force à ouvrir leurs marchés aux produits des pays industriels avancés, qui eux-mêmes continuent à protéger leurs propres marchés. Ces politiques sont de nature à rendre les riches plus riches et les pauvres encore plus pauvres-et plus furieux»[32]
« Depuis sa naissance, le FMI a beaucoup changé. On l’a créé parce qu’on estimait que les marchés fonctionnaient souvent mal, et le voici devenu le champion fanatique de l’hégémonie du marché (…) Keynes doit se retourner dans sa tombe (…) Dans bien des cas, des valeurs et des intérêts commerciaux ont évincé le souci de l’environnement, de la démocratie, des droits humains et de la justice sociale.[33] »

Texte 6 de George Orwell, 1984 :

[Contre la création d’une société égalitaire dans laquelle « le nombre d’heures de travail serait court, où chacun aurait suffisamment de nourriture etc. » p.269-270] « Si tous jouissaient, de la même façon, de loisirs et de sécurité, la grande masse d’être humains qui est normalement abrutie par la pauvreté pourrait s’instruire et apprendre à réfléchir par elle-même ; elle s’apercevrait alors tôt ou tard que la minorité privilégiée n’a aucune raison d’être et la balaierait. En résumé, une société hiérarchisée n’était possible que sur la base de la pauvreté et de l’ignorance (…) Le problème était de faire tourner les roues de l’industrie sans accroître la richesse réelle du monde. Des marchandises devaient être produites, mais non distribuées. En pratique, le seul moyen d’y arriver était de faire continuellement la guerre. L’acte essentiel de la guerre est la destruction, pas nécessairement des vies humaines, mais des produits du travail humain (…) »


Texte 7 : Les exportations d’armes des pays du G8 alimentent la pauvreté et les atteintes aux droits humains : Un nouveau rapport de la campagne "Contrôlez les armes" réalisé par Amnesty International, Oxfam et le RAIAL.
Selon de nouvelles recherches dont les résultats ont été publiés en juin 2005, en exportant des armes de manière irresponsable dans certains des pays les plus pauvres et les plus touchés par la guerre, les États du G8 ne tiennent pas leurs engagements de réduire la pauvreté, de ramener la stabilité et de faire respecter les droits humains. Des armes ont ainsi été exportées dans des pays comme la Colombie, le Myanmar (ex-Birmanie), les Philippines, la République du Congo et le Soudan. À la veille de la réunion des ministres des Affaires étrangères du G8, qui se tiendra à Londres du 23 au 24 juin, un nouveau rapport de la campagne "Contrôlez les armes" révèle que les pays du G8 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni et Russie), continuent d’envoyer des équipements militaires, des armes et des munitions vers des destinations où ce matériel contribue à des atteintes flagrantes aux droits humains.
« Chaque année, des centaines de milliers de personnes sont tuées, torturées, violées ou déplacées de force parce que des armes sont utilisées de manière abusive, a déclaré Irene Khan, secrétaire générale d’Amnesty International. Comment prendre au sérieux l’engagement du G8 de mettre fin à la pauvreté et à l’injustice quand on constate que certains de ses membres menacent la paix et la stabilité en approuvant sciemment des transferts d’armes à des régimes répressifs, à des régions qui connaissent de terribles conflits ou à des pays qui ont à peine les moyens de s’acheter ces armes ? » (…)
« Ces recherches indiquent que, en plus d’être responsables de plus de 80 % des exportations d’armes au niveau mondial, les pays du G8 continuent de vendre des armes qui oppriment les populations les plus pauvres et les plus vulnérables de la planète, a déclaré Barbara Stocking, directrice d’Oxfam. Myanmar (…)
« Vu l’ampleur des dégâts causés par les transferts d’armes irresponsables, qu’il s’agisse des vies humaines anéanties ou des biens et moyens de subsistance détruits, le G8 doit traduire ses paroles en actes et demander que la négociation d’un traité sur le commerce des armes soit entamée d’ici 2006, a déclaré Rebecca Peters, directrice du RAIAL. Faire moins reviendrait à trahir honteusement les millions d’hommes, de femmes et d’enfants dont les droits humains sont bafoués . »


Texte 8 : de George Orwell ; 1984 :
« Le parti enseignait que les prolétaires étaient des inférieurs naturels, qui devaient être tenus en état de dépendance, comme les animaux, par l’application de quelques règles simples (…) Laissés à eux-mêmes, comme le bétail lâché des plaines de l’Argentine,(…), ils naissaient, ils poussaient dans la rue, ils allaient au travail à partir de douze ans (…) et mouraient pour la plupart à soixante. Le travail physique épuisant, le souci de la maison et des enfants, les querelles mesquines entre voisins, les films, le football, la bière et, surtout le jeu, formaient tout leur horizon et comblaient leurs esprits. Les garder sous contrôle n’étaient pas difficiles. Quelques agents de la Police de la Pensée circulaient constamment parmi eux, répandaient de fausses rumeurs, notaient et éliminaient les quelques individus qui étaient susceptibles de devenir dangereux.
On n’essayait pas de les endoctriner avec l’idéologie du parti. Il n’était pas désirable que les prolétaires puissent avoir des sentiments politiques profonds. Tout ce qu’on leur demandait, c’était un patriotisme primitif auquel on pouvait faire appel chaque fois qu’il était nécessaire de leur faire accepter plus d’heures de travail ou des rations plus réduites *. Ainsi, même quand ils se fâchaient, comme ils le faisaient parfois, leur mécontentement ne menait nulle part car il n’était pas soutenu par des idées générales** (…) La criminalité dans Londres, était considérable. Il y avait tout un Etat dans l’Etat, fait de voleurs, de bandits, de prostituées, de marchands de drogue, de hors-la-loi de toutes sortes. Mais comme cela se passait entre prolétaires, cela n’avait aucune importance [34] »

* cf. notion de « patriotisme économique » auquel font appel nos dirigeants.
**cf. révolte dans les banlieues en novembre 2005 appuyée sur aucune revendication d’ordre politique- car incapable d’être verbalisée par ses acteurs- Attention au thème central du dialogue et de la formalisation de la pensée comme ultime arme contre la violence : ce qui ne peut s’exprimer par les mots, s’exprime par la violence.


Texte 9 de Christophe Dejours, Souffrance en France et banalisation de l’injustice sociale :

« La précarité ne touche pas que les travailleurs précaires. Elle a des conséquences majeures sur le vécu et sur les conduites de ceux qui travaillent. En définitive, c’est leur emploi qui est précarisé par le recours possible aux emplois précaires pour les remplacer, et aux licenciements pour le moindre écart (…)
- Le premier effet de la précarisation, c’est l’intensification du travail et l’augmentation de la souffrance subjective (…)
- Le deuxième effet, c’est la neutralisation de la mobilisation collective contre la souffrance, contre la domination et l’aliénation [résignation et peur]
- La troisième conséquence, c’est la stratégie défensive du silence, de la cécité et de la surdité. Chacun doit d’abord se préoccuper de « tenir.» Le malheur d’autrui, non seulement on n’y peut rien, mais sa perception même constitue une gêne ou une difficulté subjective supplémentaire, qui nuit aux efforts d’endurance. Aussi convient-il, pour résister, de se fermer à ce que l’on voit, à ce que l’on entend autour de soi, dans le registre de la souffrance et de l’injustice infligées à autrui (…)
Le quatrième effet de la menace au licenciement et à la précarité, c’est l’individualisme, le chacun pour soi. Ainsi que l’écrit Sofsky, à partir d’un certain niveau de souffrance, « la misère ne rassemble pas : elle détruit la réciprocité. » [35]

Texte 10 de Jean Pierre Le-Goff, La démocratie post-totalitaire

« L’existence d’une autre figure de la barbarie, différente de la violence et de la cruauté n’est pas, à vrai dire, une idée nouvelle. Les romains distinguaient déjà deux aspects de la barbarie : la feritas qui renvoie à une rage ouverte de destruction et la vanitas qui désigne la vacuité, la stérilité du vide. Analysant au 19ème siècle le nihilisme européen, Nietzsche distinguait « le nihilisme actif », comme « force de violence apte à la destruction » et le « nihilisme passif », signe de faiblesse et d’épuisement. On ne peut exclure cette dernière possibilité.[36] (…)
L’illusion selon laquelle nous en aurions fini avec l’histoire et la barbarie, que nous pourrions désormais vivre dans un monde pacifié unifié par les lois du marché a fait long feu. (…)
Le problème [est celui] de l’idéologie libérale qui, dans le vide politique et culturel, fait du marché le fondement des sociétés et du monde, un modèle et un pôle autour desquels l’ensemble des activités devrait s’ordonner. La régulation est urgente (…)
De nouveau, l’histoire fait signe. C’est en montrant que leurs valeurs ne se limitent pas à celles du marché, à la puissance technologique et militaire, mais qu’elles sont porteuses d’une conception du vivre-ensemble démocratique, que les sociétés européennes peuvent exercer une influence émancipatrice »

[1] Cité in Barbarie de L’ignorance, entretien entre George Steiner et Antoine Spire, Editions de l’Aube, 2000, p.36
[2] George Steiner, Dans le château de Barbe-bleue, Notes pour une redéfinition de la culture, Seuil, Paris, 1973, éd. Gallimard, coll. « Folio-Essais », p. 90
[3] Ibid, p.38
[4] Voir Christian Comélieu, Les impasses de la modernité
[5] La notion de gouvernance est issue du monde de l’entreprise. Le gouvernement d’entreprise (corporate governance) est défini comme l’ensemble des mécanismes organisationnels et de marché permettant de contrôler l’exercice du pouvoir.
[6] Christian Comélieu, Les impasses de la modernité
[7] ibid.
[8] On retrouve le même type d’analyse chez Cornélius Castoriadis, lorsqu’il dit que la monnaie en tant qu’unité de valeur et moyen d’échange est une grande invention, une grande création de l’humanité. Le problème, c’est lorsque celle-ci devient, dans les systèmes capitalistes et précapitalistes, un instrument d’accumulation individuelle de richesses. et d’acquisition de moyen de production [in Une société à la Dérive, « Marché, capitalisme, démocratie .»]
[9] cf. distinction entre les « besoins » qui sont liés au corps et les «désirs » qui sont liés à l’imaginaire
[10] Œdipe (qui ne cessait de contredire les Dieux et l'oracle de Delphes) et Antigone (qui tenait absolument à enterrer son frère, alors que les autorités religieuses et politiques avaient décrété qu'il devait rester où il était) sont des exemples célèbres de personnes se comportant avec hubris, ou orgueil démesuré. La religion grecque ignore la notion de péché tel que le conçoit le christianisme. Il n'en reste pas moins que l'hybris constitue la faute fondamentale de cette civilisation. La conception de l'hybris comme faute détermine la morale des Grecs comme étant une morale de la mesure, de la modération et de la sobriété, obéissant à l'adage « pan metron », qui signifie littéralement « de la mesure en toute chose », ou mieux encore « jamais trop » ou « toujours assez », L'homme doit rester conscient de sa place dans l'univers, c'est-à-dire à la fois de son rang social dans une société hiérarchisée et de sa mortalité face aux dieux immortels.
[11] Sur le libéralisme voir l’excellent livre de Pierre Manent, Les libéraux, tel Gallimard.
[12] Sur les questions de justice sociale, voir l’excellent livre de Will Kymlicka, Les théories de la Justice, éd. La Découverte, 1999
[13] Zbigniew Brzezinski, patron de la Trilérale, club fermé qui réunit l’élite économique, politique, militaire et idéologique, invite à créer pour les 80% d’individus surnuméraires frustrés, par rapport aux besoins de l’économie mondiale, « un cocktail d’alimentation suffisante et de divertissements abrutissants.»
[14] Chiffres extraits du rapport du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), 1998, cité par Patrick Viveret, in « Reconsidérer la richesse », rapport du secrétaire d’Etat à l’EconomiE solidaire et sociale, janvier 2002-
[15] Economiste, auteur du Nouvel Etat industriel, Paris 1968 et des Mensonges de l’économie, Grasset, Paris, 2004
[16] Une enquête officielle du ministère du travail le montre : « Au fil des ans, note l’étude, les licenciements pour motif personnel sont devenus de plus en plus fréquents, que la conjoncture soit bonne ou mauvaise. Ils ont augmenté entre 2001 et 2003 de 25% dans l’industrie et de 60% dans le tertiaire.
[17] éd. Folio, p.269-270
[18] éd. Folio, p105
[19] Cf. Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, « Le domaine public et le domaine privé », Agora Pocket, p.76
[20] ibid. p. 85
[21] Voir à ce sujet les analyse de Hegel dans les Principes de la Philosophie du droit
[22] Contrat Social, II, III, « Si la volonté générale peut errer »
[23] L’Ère du vide, Essai sur l’individualisme contemporain, (1983), Gallimard, p.27 et 216
[24] Alexis de Tocqueville, De La démocratie en Amérique, T.2, chap.VI
[25] Le citoyen, disait Aristote, c’est quelqu’un qui est capable de gouverner et d’être gouverné. Tout les hommes libres étant capable de gouverner, l’élection des magistrats se faisait par tirage au sort.
[26] Cf. Cornelius Castoriadis, Post-scriptum sur l’insignifiance- Entretiens avec Daniel Mermet, Ed. de l’Aube, 2004, p.38
[27] Cf. Cornelius Castoriadis, Post-scriptum sur l’insignifiance- Entretiens avec Daniel Mermet
[28] Economiste, auteur du Nouvel Etat industriel, Paris 1968 et des Mensonges de l’économie, Grasset, Paris, 2004
[29] Etude de l’OCDE sur l’emploi, Paris, Juin 1994
[30] Banque mondiale, World Department report, workers in an integrating world, Oxford University Presse 1995
[31] Bulletin du FMI, 23 mai 1994
[32] Joseph E. Stiglitz, La grande désillusion, éd. Livre de poche, p 21-25
[33] La grande désillusion, éd. Livre de poche, p 42-53
[34] G.Orwell, 1984, (1948) éd.folio, p.105-106
[35] Cf. sur ce point, l’ouvrage de Christophe Dejours, Souffrance en France, La banalisation de l’injustice sociale, éd. du seuil, 1998
[36] Jean Pierre Le-Goff, La démocratie post-totalitaire, éd. La découverte, 2002, p.186 et 196

samedi 16 février 2008

Quand y a t-il Tyrannie ? Lecture de Platon

Pour ma part, je parle de "dictature" lorsque tous les pouvoirs sont réunis dans les mains d'un seul.

cf. déf. du Petit Robert : Régime politique autoritaire établi par un individu, un parti, une assemblée etc."dictature personnelle, d'un seul". Sens figuré : pouvoir absolu, suprême (au temps des romains on appelait dictature, la magistrature extraordinaire qui passait outre l'avis des citoyens)

Ce n'est un secret pour personne : la Vème République est une "petite monarchie" qui opère une confusion des pouvoirs entre l'exécutif, le législatif et le judiciaire (en son temsp dénoncée par Montesquieu)
Pour la confusion Exécutif-législatif: La réforme du quinquennat rendant improbable la cohabitation, le pouvoir exécutif se voit doté d'une majorité à l'Assemblée nationale (qui se transforme ainsi en chambre d'enregistrement)+ 90 % des propositions de lois viennent du gouvernement cad de l'exécutif.
Pour la confusion Exécutif-judiciaire : le président est le 1er magistrat de France : il décide, par le biais du garde des sceaux, des promotions, des nominations- souvent contre l'avis du CSM- et des relégations des magistrats. (Cf. par exemple la nomination controversée du juge Courroye l'année dernière qui s'occupera de l'affaire Chirac...)
A cela s'ajoute un autre pouvoir, tout aussi puissant : le pouvoir médiatique qui est entièrement à la main de Sarkozy- Tous les grands médias sont tenus par les amis intimes de Sarko dont il s'est "rapproché" en étant maire de Neuilly pendant de nombreuses années (d'où le caractèr stratégique de la mairie de Neuilly...) :
*
Lagardère, "le frère" de Sarkozy : Paris Match, le JDD, Elle etc.,
Arnault : La Tribune, Investir, Radio classique etc.,
Dassault : Le figaro, Valeurs actuelles,
Bouygues TF1 etc. etc.
Il s'agit là d'une emprise quasi totale sur tous les pouvoirs qui nous fait craindre le pire. Sarkozy s'inscrit dans une ligne plénipotentiaire, comme le montre son agitation constante sur tous les fronts : il ne veut pas d'un 1er ministre qui gouvernerait à sa place. Il ne s'en est d'ailleurs jamais caché. J'avais été, choquée quand, en 2006, il avait annoncé que s'il était élu, il renforcerait les pouvoirs du président.

Or, la dictature ne s'instaure pas que par des coups d'Etat militaire : elle peut passer par les urnes. Hitler - comme chacun sait- a été élu démocratiquement par le peuple en 1933, cad par les urnes et les Français en 1940 ont bien choisi Pétain comme "sauveur "(arrêtons avec ce mythe de la France massivement résistante...) Il ne s'agit pas pour moi de comparer "l'homme aux rats" à Hitler mais de dire que la dictature peut s'instaurer de manière insidieuse, par la volonté populaire (quand le peuple, inéduqué devient sensible à la flatterie et à la démagogie- Cf. analyse qui suit)
Hitler s'est emparé de tous les pouvoirs (en luttant notamment contre les syndicats, en brandissant des bouc-émissaires et le spectre de la guerre salvatrice....)

Je conseille à tous la relecture très saine d'un livre atemporel : la République de Platon, dans lequel il montre que le risque que court la démocratie, c'est la démagogie (cf. combat des philosophes contre les sophistes) et la tyrannie : une fois les démagogues au pouvoir, choisis par le peuple après avoir été flattés [instrumentalisation des préjugés et des émotions : peur, pathos etc.], le seul moyen de conserver le pouvoir, c'est la violence et la force. La tyrannie succède naturellement à la démocratie :
"la tyrannie, quant à son origine, il est presque évident qu'elle vient de la démocratie" (p.321- édition GF)

La démocratie est décrite par Platon en des termes qui peuvent être très actuels : c'est le régime où la liberté dégénère en licence (d'où la condamnation de mai 68, symbole pour beaucoup de cette licence et de ce désordre). L'autorité se perd :
"le maître craint ses disciples et les flatte; les disciples font peu
de cas des maîtres et des pédagogues
" (p.323)
- Cf. crise actuelle de l'école et perte de ce que l'on appelle "l'autorité" (pouvoir tout-puissant des fédérations de parents d'élèves, laxisme de l'administration, absence de sanctions etc .) Cf. Garde à vue de 24 h d'un prof gifleur qui s'est fait traiter de connard par un merdeux de 11 ans !!!

Je continue la lecture, toujours très actuelle, du texte :
"les vieillards de leur côté, s'abaissent aux façons des jeunes gens (...)
imitant la jeunesse de peur de passer pour ennuyeux et despotiques"- cf. le
jeunisme et ce qu'on peut appeler "la perte de l'autorité
des Anciens
".

"La liberté déborde de tous côtés" : il n'y a plus de hiérarchie d'individus, ni de valeurs (je passe la passage où Platon critique l'égalité homme-femme : époque oblige !)

Vient alors le risque de l'anarchie : les gens ne respectent plus les lois, écrites ou non écrites "afin de n'avoir absolument aucun maître"(perte de ce qu'on a appelé le civisme lié sans doute à l'individualisme régnant, au primat du droit sur le devoir, du plaisir sur la contrainte- On entend sans arrêt cela chez les jeunes : "j'ai des droits" = perte de tout sens collectif)--
"A la moindre apparence de contrainte, les citoyens s'indignent et se
révoltent"
.

"Eh bien, c'est ce gouvernement si beau et si juvénile qui donne naissance à
la tyrannie (...) La tyrannie n'est issue d'aucun autre gouvernement que la
démocratie, une extrême liberté étant suivie d'une extrême et cruelle servitude"
Pourquoi ? Parce que face au désordre régnant (qui est en tous cas apparent dansla mesure où les gens croient aux médias), les citoyens en appellent à un retour à l'ordre et à l'autorité, à un homme providentiel qui leur promettra de les sortir du chaos dans lequel ils sont plongés.

Regardons ce que dit Platon de ce tyran (p. 327 et sq):
"

Dans les premiers jours, il sourit et fait bon accueil à tous ceux qu'il rencontre, déclare qu'il n'est pas un tyran, promet bc en particulier et en public, remet des dettes, partage des terres au peuple (cf. l'accès à la propriété promis par Sarko) et à ses favoris (cf. "paquet fiscal") et affecte d'être doux et affable envers tous "

"Mais quand il s'est débarrassé de ses énnemis du dehors (quand il est élu cad débarrassé du PS), il commence toujours par susciter des guerres pour que le peuple ait besoin d'un chef (cf. tactique de Bush et probable participation de la France à une guerre en Iran). C'est naturel. Et aussi , parce que les citoyens, appauvris par les impôts, sont obligés de songer à leurs besoins quotidiens et conspirent moins contre lui (la pauvreté fait que les gens se désintéressent de la politique ayant d'autres chats à fouetter)"

Je résume le reste : il se débarrasse dans son Etat des hommes de valeur, libres penseurs qui pourraient remettre en question son pouvoir. Il ne s'entoure que de gens serviles et pleutres (cf. Besson et toute la clique) qui assoiront encore son pouvoir par leur docilité et leur allégeance;

"Il faut donc que le tyran se défasse des hommes de valeur- même de ceux qui ont contribué à son élévation-car plusieurs parleront librement soit devant lui soit entre eux et critiqueront ce qui se passe") Il lui faudra purger l'Etat !

"Il fera le contraire de ce que font les médecins pour purger le corps; ceux-ci en effet font disparaître ce qu'il y a de mauvais et laissent ce qu'il y a de bon: lui fera le contraire. Il y est contraint s'il veut conserver le pouvoir (...) Par la suite, plus il se rendra odieux aux citoyens par sa conduite, plus il aura besoin d'une garde nombreuse et fidèle" (cf. police, armée, industrie sécuritaire)

Une remarque de taille : Platon le dit dans le texte : le tyran aura pour soutien les vieillards qui ont vu leur autorité décliner (Cf. son élection en majeure partie due aux plus de 65 ans)

Ccl de Platon : "Nous voilà arrivés, ce me semble, à ce que tout le monde appelle la tyrannie : le peuple, fuyant la fumée de la soumission à des hommes libres (cad à des hommes de valeur ), est tombé dans le feu du despotisme des esclaves, et en échange d'une liberté excessive et inopportune, a revêtu la livrée de la plus dure et la plus amère des servitudes." CQFD

Big brother is watching you

Un article de Robert Kurz que je n'arrive pas à mettre en lien et que je trouve très intéressant :

Big Brother is watching you
mercredi 16 mars 2005

Au-delà de la « lutte des classes » sociologique immanente, le problème de la nature du contexte social du système, en tant que nature commune à toutes les classes, devient encore plus explicite dans « 1984 », un livre rappelant fortement le roman « Nous autres » de Zamiatine (et peut-être inspiré par lui). Au premier plan, chez Zamiatine comme chez Orwell, on rencontre la figure du guide omnipotent et supranaturel, baptisée dans le premier cas simplement « le Bienfaiteur », et dans le deuxième « Big Brother », bien sûr tous deux inspirés par les dictatures étatiques totalitaires et politiques de l’époque de l’entre-deux-guerres. Mais ici aussi transparaît une toile de fond allant largement au-delà des faits explicités. Derrière le pouvoir personnifié surgit le caractère anonyme, « objectivé », du totalitarisme. Le Bienfaiteur de Zamiatine se révèle être une véritable machine intelligente, et le Big Brother d’Orwell peut être aisément comprise comme métaphore d’une matrice de commande systémique fonctionnant de façon beaucoup plus contraignante dans l’actuel totalitarisme que dans les dictatures politiques de la première moitié du XXème siècle.
L’inquiétude, dans « 1984 », naît moins de la contrainte extérieure que de son intériorisation, où elle apparaît finalement comme impératif du moi propre. La fin, en soi irrationnelle, de l’interminable « valorisation de la valeur » par le travail abstrait exige un homme autorégulateur s’opprimant lui-même au nom des lois anonymes du système. L’idéal, c’est l’auto observation et l’autocontrôle de cet « entrepreneur de soi-même » par son surmoi capitaliste : « suis-je assez efficace, assez adapté ? Suis-je dans la tendance, suis-je concurrentiel ? ». La voix de Big Brother est celle du marché mondial anonyme, et le fonctionnement de la « police de la pensée » - les rapports démocratiques de concurrence - est beaucoup plus raffiné que l’intervention de n’importe quelle police secrète.
Big Brother, nous t’aimons
Il en est de même pour la fameuse langue orwellienne, la « Novlangue » qui, avec ses interversions de sens, se trouve être finalement déjà, depuis plus de deux cents ans, la langue du libéralisme économique. Quand, au nom de Big Brother, on affirme : « la liberté c’est l’esclavage », cela signifie aussi, à l’inverse : « l’esclavage c’est la liberté », notamment l’auto soumission joyeuse aux prétendues « lois naturelles » de la physique sociale de l’économie de marché. C’est pareil pour les autres slogans de la Novlangue : « la guerre c’est la paix » - nul ne sait mieux cela que l’OTAN, en tant que police mondiale autoproclamée ; « l’ignorance c’est la force » - qui d’autre que le consommateur de masse ou le manager, dont le succès à tous deux dépend de l’ignorance sociale, ne signeraient en toute bonne conscience cette maxime ? Remettre en question, même en pensée, le système délirant et clos de la « liberté » déterminée économiquement, c’est être out ou, comme il est dit dans « 1984 » : « Le crime de pensée n’engendre pas la mort : le crime de pensée est la mort », c’est-à-dire la mort sociale.
On peut démissionner d’une secte politique et, dans un Etat totalitaire, au moins se réfugier dans « l’émigration intérieure » ; mais il est aussi impossible pour l’homme capitaliste devenu autorégulateur de démissionner du marché totalitaire que de son propre « moi », devenu « capital humain ». La conscience est reliée au mécanisme omniprésent de la concurrence, obligeant à se mentir sans cesse à soi-même en raisonnant dans les termes de la Novlangue économique néo-libérale : « productivité déchaînée est expérience de soi », « l’auto-soumission c’est l’autoréalisation », « la peur sociale c’ est l’auto-libération » etc. Un siècle auparavant, Rimbaud avait déjà formulé de manière inégalée la schizo-devise de l’homme moderne : « Je est un autre ».
« Etre libre » ne signifie dans ce monde rien d’autre que de savoir ce que Big Brother ou Le Bienfaiteur, c’est-à-dire le marché totalitaire, pourrait demander aux hommes, de le prédire et de s’y conformer dans une obéissance zélée et inconditionnelle -ou alors de rester sur le bord de la route, de perdre son existence sociale et de mourir prématurément. Il n’y a plus besoin de système de surveillance bureaucratique pour que ces sanctions s’exercent sur les « perdants ». C’est parfaitement réglé par ce lugubre pouvoir anonyme de la machine sociale du capital devenu rapport mondial total. Le pouvoir des lois systémiques aveugles, violant les ressources naturelles et humaines, s’est émancipé de toute volonté sociale - et donc aussi de la subjectivité du management.
D’une certaine façon, le monde est devenu une gigantesque et unique « ferme des animaux », dans laquelle peu importe qui commande, du fermier Jones ou du Premier Cochon Napoléon, parce que les « décideurs » subjectifs ne sont rien d’autre que les agents d’un mécanisme autonomisé qui ne cessera pas de fonctionner avant d’avoir transformé, par le « travail », le monde en un désert sans vie. Dans cette ferme-monde automatisée, toute pensée critique s’interrogeant sur le sens et le but de ce fonctionnement délirant est immédiatement étouffée par le bêlement assourdissant des brebis démocratiques aux paroles « objectivées » : « travail bon, chômage mauvais », « capacité de concurrence bon, exigences sociales mauvais », etc. Si nous caressons un peu les paraboles orwelliennes à l’inverse du sens du poil, nous pouvons nous y reconnaître nous-mêmes, prisonniers d’un système à un stade de mûrissement avancé, d’un totalitarisme faisant paraître presque anodins « La ferme des animaux » et « 1984 ».
Robert Kurz - Krisis

vendredi 15 février 2008

la dé-croissance

Un texte de chanson bientôt mis en musique...Merci Etienne et Gauthier !!!

Je l'avais écrite pour le nouveau grand parti anticapitaliste de Besancenot. Dis, Olivier, quand l'entendras-tu ???

Ta vie vaut mieux que leurs profits

Pour relancer la France
On te parle de croissance
Faut que tu consommes Mec !
Sinon t’es en échec

Mais c’est quoi la croissance
C’est surtout l’abondance
De plein d’trucs inutiles
Lassants parce que futiles !

C’est des forêts qui brûlent
Ça fait des canicules
Des camions qui roulent
T’es pollué par le fioul

Les actionnaires ramassent
Et toi t’es à la masse
Tu bosses encore plus fort
Ton patron dit : encore !

Refrain
Non Non Non,
je te le dis : ta vie vaut mieux que leurs profits
Non Non Non
Ton bonheur c’est pas le leur : fais-toi des jours meilleurs !



Ya un nain qui a dit
Faut bosser sans répit,
Mais le pouvoir d’achat [en off : cherche pas !]
C’est pas toi qui l’auras !

Il chasse les immigrés
ça flatte les préjugés ;
Il fustige les chômeurs
Petit agitateur !

Restent les fonctionnaires
C’est mieux qu’les actionnaires
C’est un thème populaire
Les médias manquent pas d’air !

Réduire-le chômage ?
C’est un leurre, un mirage
Le Medef le requiert :
Travailleur t’es moins cher !


Refrain


Pour faire comme il a dit
Tu consommes à crédit
C’est pas la grande affaire
Mais t’es propriétaire !

Tu es sur-endetté
Tu n’oses plus bouger
Là-haut ils sont en paix
Tu f’ras pas tout péter

Eux s’en donnent à cœur joie
A eux le plein emploi
Facile ! Ils font les lois !
C’est pire qu’au temps des rois

Allez consomme, consomme ! [en off : sinon t’es pas un homme]
Ne sois pas économe
Achète, Achète, Achète,
Tant pis pour la planète [en off : pour elle, c’est pas la fête]

Refrain

Bientôt cette démesure, tu en paieras la facture
On t’dira « l’eau et l’air frais », « faut les payer désormais ! »
Les grands patrons, les lobbies, crois-moi c’est pas des amis
Ce qui compte c’est leurs profits, et c’est au prix de ta vie

Renoue avec ces mots qu’on a mis au cachot
Celui de « classe sociale », qui se bat - ça fait mal
Pour une autre existence, finie la concurrence
Une’ vraie communauté, heureuse simplicité

Refrain


[ironique]
Mangeons des OGM, les pesticides, tu aimes ?
Les crises alimentaires ? on s’en fout : on fait des affaires !

L’écologie c’est cher, les chefs sont en colère
car l’environnement c’est un lourd investissement

Relançons l’économie, travaillons sans dépit
Le dimanche, les hyper : sympa pour changer d’air
[une voix d’enfant : « papa, on va au supermarché se promener »]

Payer pour la santé, voir tous les pauvres crever
C’est des retraite en moins, notre Etat, il voit loin

Refrain



Et pour l’éducation, revois tes ambitions
A toi l’école publique, honte de la République
[Cada-cadavérique : même fuie par les laïcs ]

Tu veux de la culture ? C’est trop cher la littérature !
Ton père est ouvrier ? Ta vocation tu l’as trouvée !
[en off : le métier c’est une question d’hérédité]

Pour la consolation, y a d’ l’espoir dans la religion
Quand le politique abdique, il nous fait lire des cantiques

Allez tais-toi, travaille, oublie tes rêves de bataille
Allez achète achète, mate TF1, et deviens bête…

Evite de réfléchir, on ne veut pas de martyrs
On pense pour toi là-haut, c’qui t’réservent, c’est pas beau !


Refrain ad libitum

jeudi 14 février 2008

lucidité de la raison et courage de la volonté

Un petit clin d'oeil à ma copine Catherine :

"Le pessimisme de la connaissance n'empêche pas l'optimisme de la volonté." Antonio Gramsci
Il y a une autre phrase que mon père me disait souvent et que j'ai mis longtemps à comprendre : c'est la fameuse phrase de Guillaume d'Orange :
"Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer"
Pour reprendre la conclusion de Badiou, disons que nous vivons une période exaltante : nous devons assurer l'existence d'une nouvelle hypothèse (je ne vous dis pas laquelle, allez lire le livre : De quoi Sarkozy es-il le nom ?) Nous avons la lourde mais enthousiasmante tâche de faire avancer les consciences.
Un mot sur le courage nécessaire à cette aventure : Badiou distingue bien le courage de l'héroïsme. Le courage, nous dit-il, est "une vertu qui se manifeste par l'endurance dans l'impossible". Il ne s'agit pas d'une posture esthétique et circonstantielle (être le héros d'un jour-avoir résisté ce jour là) mais d'une vertu qui se construit dans le temps ... et qui dure- En tant que matérialiste, Badiou ne considère pas la vertu comme une disposition innée que nous aurions simplement à actualiser (je suis d'accord avec lui- Revoir les écrits de Sartre à ce sujet : on ne naît pas "lâche" ou "courageux"- l'homme se fait en se faisant), mais comme une construction dans et par le pratique.
"Le courage, nous dit-il, n'est pas le point mais la tenue du point". Être courageux, c'est donc s'inscrire dans une temporalité différente de celle que nos impose le pouvoir ou le monde extérieure (ce que ne savent pas faire les "rats" qui sont trop impatients d'y "arriver"). "Le courage, c'est de ne pas être trop vite découragé"
J'avoue que la tentation est grande de devenir "rat" : de se dire que dans une telle situation, aussi désespérante (après la victoire de qui vous savez), la lutte requiert trop de sacrifices et n'offre aucune perspective de victoire (elel vise l'impossible). Pour moi, devenir "rat", ce serait retourner dans le commerce, rêver des concours de la haute-fonction publique (l'ENA, par exemple), aller vendre mes services d'enseigante de philosophie à des instituts privés où j'aurais un public de fils à papa (peut-être dociles), en un mot, mettre mon énergie et ma réflexion au service de l'idéologie dominante. Ne croyez pas que ce soit facile de résister : de résister au déclassement, à la médocratie, à la maltraitance, aux vexations de toutes sortes. C'est enviable d'être dans le camp des dominants, de ceux qui asservissent, décident, informent, suppriment, instaurent, expilsent etc. (ceux qui ont le pouvoir, en un mot)...Ce sont nos pulsions sadiques qui nous parlent alors (le pouvoir politique comme expression du sadisme...)
Et puis, se faire traiter de vieil "archéo-gauchiste", arc-bouté sur ses privilèges d'un autre temps, de "fainéant", de "sale fonctionnaire", de "gauchiste" à longueur de médias, c'est dur...Non, franchement, je comprends les rats...Il y en a d'ailleurs beaucoup dans l'éducation nationale (les collabos actifs et passifs du pouvoir qui disent amen à toutes les contre-réformes).
J'aimerais simplement avoir le courage de ne pas rejoindre leur cortège. Je ne suis pas certaine d'y parvenir. Bravo Catherine pour ton courage et le modèle possible que tu représentes ! Tâche de conserver l'enthousiasme de la volonté pour donner envie à la relève de poursuivre.

mercredi 13 février 2008

Chanson aux éducateurs

Voici une chanson rendant compte (de manière à peine caricaturale) des dérives dont le monde de l'enseignement est l'objet. Alors les "philosophes de droite" (les Finkielkraut et autres), qui avez tant fustigé la gôche pour son laxisme et sa démagogie en matière d'éducation, on ne vous entend plus alors qu'on est en train d'achever l'école Républicaine : silence radio ??!!
J'imagine que vos enfants sont bien gardés...dans des écoles qui échappent à ces contre-réformes....

Avis ! Cette chanson est à la recherche de compositeurs-interprètes !

Chanson aux éducateurs

[je la vois style chanson militaire, avec fanfare, roulements de tambours etc. pour un côté un peu révolutionnaire-!!]

Elle était belle cette idée : écrire aux profs pour les flatter
Nous dire que sans l’éducation, le monde ne tournerait pas rond

Elle était belle cette idée : c’est la droite qui l’a trouvée
Dire une chose, faire son contraire, en politique, est-ce nécessaire ?

Cette lettre aux éducateurs, c’est une’ farce de bonimenteurs
On nous parle de l’avenir - d’enfants qu’on ne veut plus instruire

Je cite parce que c’est rigolo : « inculquer ce que l’on croit beau » :
Former des êtres’ libres et curieux ; de leur esprit être-soucieux…

Alors MM les gouvernants, je vous trouve plutôt délirants
Vous qui ne cessez d’afficher le fric et la vulgarité !

Pour « l’esprit libre » vous permettez, qu’on commente l’actualité
celui de nos instituteurs, vaut bien l’homélie des pasteurs !



Refrain

Oh hussards de la République ! luttez contre la loi du fric
La vulgarité assumée : Hé ! Nos valeurs sont attaquées
Oh hussards de la République : défendez notre école laïque
Fric et froc se sont associés : on veut faire de vous des curés !



Elle était belle cette idée : « l ‘école c’est la liberté »
qui rend maître de son destin, du jug’ment montre le chemin.

Elle était belle cette idée : apprendre aux enfants à penser
En faire de vrais citoyens : préparer le monde’ de demain !

Elle était belle cette idée : alors pourquoi la fourvoyer ?
Faire de l’école une garderie : on occupe la galerie !

Pour faire un peu d’économie, supprimons la philosophie
Le dessin d’art et le latin : en option- ça ne sert à rien !

Peu importe les disciplines : on mange bien à la cantine
Pour le bac on a d’ l’ambition : au programme y’a les soustractions…

Elle était belle cette idée : l’écol’ faut la moderniser
Mais les réformes, c’est pas la joie, j’ crois bien qu’on se moque de moi

Refrain

Oh hussards de la République ! On voudrait fermer la boutique
Ouais ! Subventionner le privé ! Votre école on veut la brûler
Oh hussards de la République : défendez notre école publique
La liberté, l’égalité : nos idéaux, on veut tuer!



Mon prof d’anglais, il fait d’l’histoire et un peu de ménage le soir
Son cours c’est du n’importe quoi - On lui pardonne il n’a pas l’choix.

Le prof de gym à la récré, il nettoie les chiottes du lycée
Ça s’appelle-la bivalence : peu importe les compétences.

Moins de personnel à payer : bah la voilà la bonne idée
On est 142 par classe : j’suis un peu perdu dans la masse

C’est les élèves qui notent les profs et franchement j’te l’dis en off
Celle qui voudra une promotion, faudra qu’elle’mette des bas-nylon !

Quant aux châtiments corporels, c’est à nouveau très actuel :
Les profs, on leur met des raclées ; c’est mieux que de les insulter

Avec le prov. et nos parents ; c’est écrit dans le règlement
On doit leur montrer, c’est marrant ! Pourquoi ils s’appellent « en-saignant » !!!

Ce qui est sympa dans tout ça, c’est que quoiqu’on fasse on l’aura :
« 100 % de succès au Bac : on nous l’donne en cadeau pour Pâques ! »

Les réformes sont un peu bizarres : le savoir est mis au rancart
Ça me rend quand même chagrin que nos bambins deviennent crétins

Refrain

Oh hussards de la République ! Agissez : on vous fait la nique
Prenez l’air de cette chanson et partez en révolution
Oh hussards de la République :on vous dénigre ;on vous critique
Surtout ne vous laissez pas faire : stratégie du bouc-émissaire !


Elle était belle cette idée : dire qu’on fait un beau métier
Important pour la République- Y a même le mot « patriotique »
On lésine pas dans les hautes sphères- pour nous faire changer nos manières

Faut enseigner le bien, le mal : c’est écrit : « faut faire dl’morale »
Mais non merci au catéchisme, à l’éloge du créationnisme
Les profs de bio sont hésitants à dire qu’la terre a 6000 ans

La réforme de l’économie : oh bonjour l’idéologie
Faudrait faire croir’ que le marché, de la crise il peut nous sauver
Louer la dérégulation ?! faut pas prendr’ les gens pour des cons.

Les bacheliers ne savent plus lire ! C’est pas grave : il faut pas le dire.
Supprimons les redoublements : ils coûtent cher au gouvernement !
Finis les notes et les devoirs : là-dessus, y a un moratoire

Bon le niveau n’est pas bien haut, y en a qui restent sur le carreau
Dans les manuels faut plus de mots : remplacez les-par des photos .
Oh les réformes, elles ont du style :elles nous fabriquent des imbéciles !


[grave et rythmé]
Plus de Français plus de pensée
A vous l’histoire, pour la mémoire
De Guy Môquet récupéré
Par le pouvoir, c’est l’encensoir
Du communiste par l’affairiste
C’est le brouillard en étendard
Le galvaudage, le déballage
De nos valeurs-baratineur !


Refrain

Oh hussards de la République ! Agissez : on vous fait la nique
Prenez l’air de cette chanson et partez en révolution
Oh hussards de la République :on prend des airs académiques
Pour vous dire « tout doit disparaître ». Oh les traîtres ils soldent nos maîtres.



Mais elle va où la France comme ça ? Où se forme l’intelligentsia ?
T’inquiète ! Les écoles à Paris donnent naissance à des génies
Et comme ya plus de carte scolaire, c’est enfin fini le calvaire

De tous ces p’tits fils à papa qui n’veulent pas du prolétariat !
La relève est bien assurée : les fils de riches auront accès
A toutes les écoles prisées : l’ENA, SCE PO ou HEC !

Alors M. le président, C’est moi qui vous écris maint’annt
J’ai pas votre style plein d’atours Car j’écris seul(e) mes discours
On ne vous laissera pas faire : Les hussards vous feront la guerre [roulement de tambour]


Refrain

Oh hussards de la République ! Agissez : on vous fait la nique
Prenez l’air de cette chanson et partez en révolution
Oh hussards de la République : c’est l’école démocratique
Que vous défendez vaillamment, dussiez-vous le faire en –saignant !

Casse de l'école publique : On achève bien la République



« On achève bien la République ! L’école : un os à ronger pour les parents »

Vous le savez aussi bien que moi : il n’y a pas de République ni de démocratie possibles sans une éducation à la hauteur de ces idéaux. C’est ce qu’avaient fort bien compris nos pères de la IIIème République qui étaient parvenus, au prix de durs combats, à instaurer l’école gratuite et obligatoire. La France, après avoir tenu pendant longtemps, la tête des meilleurs systèmes éducatifs au monde se retrouve aujourd’hui péniblement à la 27ème place – La faute à qui ?

Nombreux sont les médias, qui, suivant l’air du temps, stigmatisent le corporatisme enseignant, « pas assez souple » « trop arc-bouté » sur une conception rétrograde et réactionnaire de l’école (« pas assez modernes ») ou disons-le carrément trop imbu de ses privilèges (celui, par exemple, de pouvoir impunément se laisser traiter de « connard » par un gamin de 11 ans). Même la gauche, en son temps, y a été de main leste en nous envoyant son « dégraisseur en chef » (qui savait de quoi il en retournait en matière de « mammouth »…) pour nous faire plier l’échine. Nous ne nous appesantirons pas ici sur la stratégie suicidaire d’un PS qui, cédant aux sirènes du libéralisme (la fin des services publics tant attendue par Bruxelles…) a préféré sacrifier et abandonner un électorat qui lui était pourtant hautement attaché. Laissons simplement M. Bayrou s’en réjouir…

Les concours de recrutement de l’enseignement (étant donné le peu de places aujourd’hui disponibles) n’ont jamais été aussi sélectifs et les profs aussi compétents dans leurs disciplines. C’est sans doute là, d’ailleurs, que le bât blesse : la qualité des contenus pédagogiques n’est plus de mise. En résumé, on se fiche de ce que vous racontez ! Du moment que les élèves ont, chaque heure de la journée, un gentil animateur prêt à garder le troupeau, peu importe le reste ! En témoigne cette fameuse bivalence que l’on nous promet dans un avenir proche : chaque enseignant devra être disponible (d’où les 35 h) au sein de l’établissement pour remplacer- au pied levé- un collègue absent dans une autre matière. Des vidéos potaches circulent déjà sur Internet montrant un prof de gym en train de faire un cours de maths devant des élèves ahuris. Moi, qui suis professeur de philosophie, j’attends avec impatience le jour où l’on me demandera de faire un cours de biologie. Je pourrai alors réhabiliter sans complexe la théorie de la glande pinéale de Descartes, censée rendre compte du lieu de jonction entre l’âme et le corps…

Après l’attaque en règle de la gauche et de ses « pédagogos » contre la transmission du savoir : la parole et l’opinion de l’élève mises au même plan que celle du professeur, la fin des redoublements, du par-cœur ( paraît-il, « traumatisants »), la mise au rancart du « travail » des élèves, l’entrée en masse des parents dans l’école et de leur consultation sur tous les sujets, y compris pédagogiques et disciplinaires (droit de regard sur le passage des élèves, suspension des punitions et des sanctions etc.). Bref la voie ouverte par la gôche à la démagogie et au clientélisme !

Voilà à présent la droite qui poursuit l’attaque sous un autre angle, celui de la pure logique comptable : « Faire moins bien avec moins ». La suppression des postes dans l’éducation nationale se traduit par une carence du personnel encadrant : moins de pions, de CPE, d’enseignants, disparition à terme des CO-Psy (chargés de l’orientation des élèves) etc. Résultat : le service des enseignants –survivants- s’ouvre à de nouvelles charges incongrues : séparer les bagarres dans la cour, faire office d’assistant social quand un élève est en difficulté, faire un peu d’orientation par ci-par là (sans avoir été formé auparavant) etc. A quand un peu de ménage le soir, quand le personnel chargé de cette tâche aura lui aussi disparu de l’école ?

Je ne cherche pas à attirer une quelconque empathie ou commisération à notre égard...La « chasse aux fonctionnaires » qui a été ouvertement lancée ne permet pas de tels espoirs. Mon propos vise simplement à signifier aux parents qui sont, souvent, si prompts à utiliser ce petit pouvoir compensatoire qu’on leur octroie (« casser du prof »), que leurs enfant sont et seront les principales victimes d’une telle dérive. Qu’attendre d’une société où la voix des jeunes a pris une telle ampleur que les adultes en ont peur ? Comme le disait Platon, dans la République : "Lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves, lorsque les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien et de personne, c’est le début de la tyrannie."

Le projet Attali propose la notation des profs par les élèves mais connaît-il bien les jeunes dont il parle, ce M. Attali, « haut stratège parmi les stratèges », rarement descendu dans la cour… de récré voir ce qui s’y passe ? Je vois d’ici leurs requêtes : « ce serait bien que la prof d’anglais mette des jupes un peu plus courtes et que la prof de maths sourie un peu plus. Et puis, on aimerait moins de devoirs à la maison. » Un site existe déjà : vous pouvez d’ores et déjà aller noter les profs de vos enfants : http://www.note2be.com [1].
Dans un laps de temps plus imminent, le comité "Pochard" (eh oui, il fallait l’inventer…) nous promet la notation par le proviseur qui n’est absolument pas habilité à noter des contenus pédagogiques et disciplinaires. Transformé en manager et agent de recrutement local, il aura bientôt pour mission (cf. perspective de fermeture des concours) de recruter des vacataires mal formés, choisis pour leur docilité et leur abnégation face aux nouvelles contre-réformes. Quand la voix des profs ne se fera plus attendre, c’est que la bête sera bel et bien morte. Vous pourrez alors prendre de nouveaux crédits (je vous déconseille les taux variables) pour payer les études de vos petits.

Pas étonnant que M. Attali et notre gouvernement actuel se fassent les chantres du soutien au financement du privé (toujours moins cher qu’ une grosse bête à nourrir comme l’éducation nationale). Mais pendant qu’on nous oblige, à l’école publique, à jouer ainsi à la dînette, à faire de la garderie pour occuper la galerie, les écoles privées où étudient d’ailleurs nos fils et filles de ministres, continuent « à l’ancienne », exigeant de leurs élèves l’excellence qui sera requise pour entrer dans les grandes écoles : SCE PO, ENA, HEC etc. L’élite héréditaire n’a jamais été aussi bien assurée et l’ascenseur social autant en panne !
Pendant qu’on nous promet des classes surchargées à 40 (et +), qu’on élargit nos services à des tâches étrangères à la transmission du savoir, qu’on donne aux parents (via les proviseurs et les rectorats qui soutiennent le plus souvent leurs requêtes) la capacité de « casser du prof », l’inégalité s’envole et les classe moyennes et populaires sont plus que jamais vouées à la relégation sociale (ce qui est une nouveauté pour la première). Certes vos enfants obtiennent leur bac, mais un bac au rabais (dont ni le marché de l’emploi ni celui des études supérieures n’est dupe) et qui vaudra encore moins à l’heure de la régionalisation des établissements quand le diplôme aura perdu sa valeur nationale… « Le bachot pour tous » : une faible consolation, ne trouvez-vous pas ?! Le vocabulaire employé n’est jamais anodin : l’école aujourd’hui n’est plus un lieu de savoir mais « un lieu de vie », où le savoir est mis sur le même plan que les autres caractéristiques de la vie humaine : la passion, l’amour la haine, l’émotion (le pathos) et où la raison a perdu ses privilèges.

Oui, chers parents, vous êtes en train de casser votre joujou et de vous rendre complice de la destruction de l’école publique si patiemment orchestrée par les instances libérales bruxelloises et dont nos gouvernants (de droite comme de gauche) ne sont que les courroies de transmission.
Facile, plus tard, quand vous serez tous obligés de payer pour les études de vos gamins, de vous répliquer : « Mais vous l’avez voulu, ce système. C’est vous qui, par le biais des fédérations toutes puissantes de parents d’élèves êtes entré dans l’école. C’est votre vote qui comptait dans les conseils d’administration des établissements, c’est vous qui contestiez si fréquemment les décisions pédagogiques et disciplinaires des enseignants. De quoi vous plaignez-vous à présent ?» La comparaison est facile mais qui irait dire à son médecin ce qu’il doit faire pour se soigner ? Eh bien, nous les enseignants, nous recevons constamment les conseils des parents d’élèves, qui ont, pour certains d’entre eux, un vrai compte à régler d’ordre psychanalytique avec l’école (en témoigne l’abus de pouvoir de ce gendarme qui a porté plainte contre le prof. de techno ayant giflé son fils après que ce dernier l’eut traité de « connard »).
Ne vous y trompez pas, chers parents : la stratégie du bouc-émissaire, aussi éculée soit-elle, fonctionne à merveille : pendant que vous vous en prenez à nous, vous ne voyez pas venir l’énorme révolution qui se profile, qui n’est autre que la fin de l’école publique républicaine c’est-à-dire d’une école de qualité donnant à toutes et à tous sa chance. Je me souviens d’une phrase lue dans un rapport de l’OCDE (documents peu lus, malheureusement, où l’on s’autorise donc le cynisme) et qui disait à peu-près ceci : « il faut petit à petit que l’école publique se dégrade pour que les parents mettent naturellement leurs enfants dans le privé.» CQFD : ne donnez pas votre soutien aux fossoyeurs de l’école publique ! Rejoignez les enseignants dans leurs luttes et soutenez-les dans leur travail ! Tous ensemble….(je n’ose pas dire la suite)


[1] A l’initiative de ce site, on trouve un certain Stéphane Cola. On peut également vérifier sur Internet que ce type dirige une officine de communication politique (villes & images ) qui travaille pour …l’UMP. Vous pouvez vérifier à l’adresse suivante mes allégations :http://www.villes-images.com/quisommesnous.htm
pétition de soutien au professeur inculpé pour une gifle
http://www.lille.snes.edu/spip9/spip.php?article1369

"Seuls ceux qui ne bougent pas ne sentent par leurs chaînes" Rosa Luxembourg

Chaque année,
je commence mon cours d'introduction à la philosophie (après les préliminaires d'usage, bien entendu) par le commentaire de ces deux phrases que je demande aux élèves de mettre en corrélation:
«
Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective
« business », soyons réalistes : à la base, le métier de TF1,
c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or, pour qu’un
message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit
disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible,
c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux
messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau
disponible (…) " »

Patrick Le Lay, directeur de TF1 (chaîne privée, filière de Bouygues BTP, qui a, je le rappelle, fait fortune sur les marchés publics, c’est-à-dire grâce à l’argent des contribuables), mai 2004

et
« L’ignorance du peuple nous garantit de sa soumission »,
Catherine II de Russie
Parfois, j'ajoute une variante - une citation du Testament Politique de Richelieu :
"Comme la connaissance des Lettres est tout à fait nécessaire
dans une République, il est certain qu'elles ne doivent pas être indifféremment
enseignées à tout le monde. Ainsi qu'un corps qui aurait des yeux en toutes ses
parties serait monstrueux, de même un Etat le serait-il si tous ses sujets
étaient savants; on y verrait si peu d'obéissance que l'orgueil et la
présomption seraient ordinaires.
Le commerce des Lettres bannirait absolument celui de la
marchandise, qui comble les états de richesse, ruinerait l'agriculture, vraie
nourrice des peuples, et déserterait en peu de temps la pépinière de soldats qui
s'élèvent plutôt dans la rudesse de l'ignorance que dans la politesse des
sciences. [...]"
Je pense que vous voyez sans difficulté où je veux en venir et que vous comprendrez le lien avec les propos de celui -que je dénommerai ici suite à la lecture vivifiante du livre d'Alain BADIOU, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, "l'homme aux rats"- "
Vous pouvez faire ça si ça vous chante des études de littérature ancienne,
mais vous n'allez pas quand même demander à l'Etat de vous les payer. L'argent
des contribuables doit aller à l'informatique et à l'économie."
L'homme aux rats serait-il plus savant qu'il n'y paraît ? Aurait-il lu Richelieu ? Lui, certainement pas mais ses spin doctors, sans doute...
Allez, pour commencer, je vous "offre" quelques extraits de mon cours d'introduction :

Pourquoi philosopher ? Cours d’introduction

I/ Pourquoi philosopher aujourd’hui ?


Pour vous faire comprendre ce qu’est la philosophie, partons de quelque chose que vous connaissez bien : la société dans laquelle vous vivez cad la société de consommation.
Nous vivons dans une société de consommation (ce n’est pas le cas de toutes les sociétés – Cf. sociétés de troc en Afrique où les besoins et les moyens de les satisfaire sont réduits au minimum. La société de consommation a pour base l’industrialisation de la production et une économie capitaliste). Notre société nous incite sans cesse à consommer, par le biais des magazines, des médias, des pubs, des téléfilms, des procédés marketing (cf. eurodisney : la musique est très forte et très répétitive pour que les gens se posent le moins de questions possibles. Dans les supermarchés : on travaille sur les couleurs et les emplacements des rayonnages pour que l’achat soit le plus impulsif possible ainsi que sur les odeurs pour inciter le consommateur à acheter. Dernière trouvaille : le neuromarketing).

Aussi crée t-on sans cesse de nouveaux besoins : la mode, le dernier portable, le dernier lecteur DVD, jeu vidéo, I-Phone et je ne sais quoi encore, pour que les gens se perdent dans cette course effrénée- sans trop avoir à réfléchir sur leur vie- Tous les sitcoms montrent que le bonheur est synonyme de consommation. Il faut gagner de l’argent pour consommer et cela, à l’infini (cercle vicieux).

Même l’Etat nous demande de consommer pour être de bons patriotes et relancer l’activité économique du pays : « la consommation citoyenne » ou "patriotique" - expression qui n'a guère de sens quand la majeure partie de ce que nous achetons est produit à l’étranger.

On porte tous sur nous des marques célèbres et reconnues qui nous permettent de nous reconnaître entre nous, de nous intégrer socialement (cf. logique d'intégration et de distinction) on porte l’uniforme du consommateur modèle. Il y a la panoplie complète du Skatter, du racaille, du BCBG, du gothique, du tectonic etc. C'est le conformisme de l'anticonformisme...L’identité, c’est la marque (je me reconnais dans une marque, symbole de prestige et de luxe- Confusion être -avoir : je crois être ce que je possède)

La société n’a plus d’idéal mais la consommation est son idéologie* :

1er mots à intégrer :
idéologie : idées et système de croyance véhiculés (souvent par la classe dirigeante) qui déterminent le mode d’agir et de penser des hommes (par le biais de la propagande) sans qu’ils aient conscience d’être manipulés. Ex : l’idéologie nazie : on fait croire, à force de propagande que les juifs sont une race inférieure. L’idéologie de la consommation consiste à nous faire croire que le bonheur, c’est de consommer.

Idéal : par opposition à « réel » : ce que l’on se propose comme type parfait à réaliser : « aspirer à l’idéal » Ce que l’on souhaite voir être réalisé. Idéal signifie « parfait ». Ex. : le temps idéal pour aller se promener. Est réel, en revanche, ce à quoi on est effectivement confronté dans son imperfection (le temps réel qu’il fait). Les hommes réels sont les hommes tels qu’ils sont et non tels qu’on voudraient qu’ils soient.

La publicité = la propagande de l’idéologie de la consommation. « Le dressage social à la consommation » Baudrillard. Il s’agit de formater les consommateurs pour qu’ils fassent marcher les grandes multinationales. Cf. propos de Le Lay

La société de consommation définit le bonheur par le plaisir : mais attention ! Un plaisir qui doit se renouveler constamment : » Le plaisir, c’est de changer de plaisir »."La mode, c'est ce qui se démode" (Coco Chanel) D’où la création de frustrations continuelles : à peine acheté, votre portable est déjà démodé. Le plaisir, cela se consomme et cela se jette. Cela se consume très vite. L’ennemi principal : la lenteur, l’ennui. La consommation doit devenir une pulsion, un réflexe. Et le réflexe, c’est tout le contraire de la réflexion. Ce réflexe, il est inculqué très tôt, dès le plus jeune âge par le bombardement constant de la publicité qui fait des enfants de véritables « cibles marketing »

La consommation falsifie les valeurs* cad ce que nous estimons être précieux, ce que l’on estime devoir être défendu (rapport à l’idéal) : on peut mourir pour des valeurs : pour la paix, la liberté, la justice ou la démocratie etc.

Or, l’intelligence, la réflexion commande de faire la part entre des fausses et des vraies valeurs, de faire la part entre l’illusion et le réel. La publicité se sert de valeurs nobles et idéales et les détourne de leur sens : « la liberté une idée qui est dans l’air : achetez :… » ; « La révolution est en marche : … » (slogan utilisé pour une marque de préservatifs) ; la générosité : « quand on aime, on ne compte pas » (pour une marque de saucisses)- La pub discrédite les vraies vertus : le travail, le sérieux- On se moque du bon élève et on donne la palme au cancre. Il faut être cool, s’amuser etc. On entretient l’illusion d’un monde facile dans lequel il suffit juste de désirer pour obtenir (« prenez vos désirs pour des réalités »). Il faut "s’éclater", se montrer, être « tendance », « glamour » ; il faut « kiffer grave » etc. Etre sérieux, accorder de l’importance à sa vie intérieure, c’est être coincé, ringard etc. pas à la mode …Or, ne pas être soi pour être constamment un autre, c’est être aliéné*, être étranger à soi-même (comme le fou).

Aussi, dans notre système de consommation, il ne faut surtout pas éveiller la lucidité, faire prendre conscience aux gens qu’ils vivent dans l’illusion, retrouver le véritable sens des mots en dehors de toute falsification, leur donner un sens critique.

La philosophie est un exercice de lucidité*. Qu’est-ce qu’être lucide ? En un mot : voir. Voir avec les yeux de l’intelligence. Voir ce qui est. Le voir de l’intelligence = ce qui préside à l’étude de la philosophie. C’est ce à quoi pense Descartes quand il écrit : « c’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher. »

Les intellectuels ne sont pas à la mode : « ils prennent la tête ». C’est la raison pour laquelle ils sont très mal perçus dans notre société. Ils nous obligent à réfléchir alors que ce qu’on veut, c’est consommer – non pas être mais avoir –

Cependant, la philosophie retrouve paradoxalement une certaine aura dans la société depuis que les gens sentent la frustration kiée à cette fuite en avant perpétuelle dans la marchandise. Le développement de la philo constitue un mouvement de résistance contre une société abêtissante : elle permet de penser par soi-même et de former son propre jugement en dehors de tout conditionnement extérieur (« penser par soi-même », tel est son maître-mot). Elle est l’art de la pensée par excellence.


Ce qui est considéré comme utile, dans notre société (cf. la citation de "l'homme aux rats"), c’est tout ce qui participe à ce processus de consommation : le commerce, l'informatique, les industries, la bourse, les machines de production, les transactions etc. Ce qui est utile , c'est la maîtrise de savoir-faire précis- Nous vivons à l'ère de l’industrie et de la technique. (d'où le point 3 dans le livre de Badiou : la valorisation nécessaire de la science gratuite par rapport à la technique)

Ce qui est considéré comme inutile, a contrario, c'est tout ce qui favorise la réflexion, tout ce à quoi se consacre la philosophie (Souvenons-nous de cette légendaire injonction de Christine Lagarde, ministre de l'économie de "l'homme aux rats" : "les Français pensent trop et ne travaillent pas assez"). La philosophie, telle que je la conçois dans la lignée de Socrate, doit être subversive, être capable de critiquer l'ordre établi, les valeurs, privilégiées, les illusions véhiculées etc. Les philosophes sont des « empêcheurs de tourner en rond », des résistants...

La plupart du temps, on nous demande d’être de bons petits soldats, de bons techniciens, de bons consommateurs, de bons citoyens, le tout sans trop nous poser de questions. Les décisions qui concernent nos vies sont prises au niveau d’instances qui nous dépassent (et de toute façon même quand nous décidons pour notre vie, on passe outre notre décision : cf. la ratification par les voies parlementaires du traité européen sur lesquels les Français s'étaient exprimés par un "non" référendaire : beau déni démocratique !!!)

Ex. de la guerre en Irak : on n’a pas demandé aux américains de statuer sur le fait de savoir si les guerres sont justes ou pas et dans quelle mesure une guerre peut-elle être juste. On leur a juste demandé d’être de bons patriotes et de soutenir leur président (même si celui-ci est dans l’erreur).


La philosophie dérange parce que justement elle impose que l’on se pose des questions, que l’ « on se prenne la tête ». La philosophie dérange parce qu’elle remet en question l’ordre établi au profit d’un ordre meilleur (cf. le suicide de Socrate). Elle se pose la question de ce qui devrait être.

Je vais essayer, pour ma part, de vous montrer l’intérêt de la réflexion : réfléchir sur ce que nous sommes en tant qu’êtres humains, sur ce que nous voulons devenir, sur ce que nous voulons offrir aux générations futures. La philosophie met l’homme en éveil concernant sa propre existence.

→ Eloge des intellectuels et éloge de la lenteur. La philosophie = un arrêt dans la course effrénée pour « ne pas perdre sa vie en la gagnant » !!!

- Si vous êtes blasés, désabusés, la philosophie demande de s’étonner. Si vous êtes pétri de certitudes (si vous croyez savoir beaucoup), la philosophie apprend l’humilité du doute (« la seule chose que je sais, c’est que je ne sais rien. »)

-C'est une éducation à la Réflexion qui va contribuer à développer votre esprit critique (à vous permettre de disposer desmoyens argumentatifs vous permettant de présenter votre point de vue et de le défendre)

-C'est une véritable prise de conscience (Cum-Scientia : avec savoir) de votre monde intérieur comme extérieur." La philosophie est un combat, « une lutte constante contre le sommeil de la vie et contre cette ivresse de la vie qui est un sommeil de l’esprit» (Emmanuel Mounier)

La philosophie laisse rarement indifférent : elle suscite tour à tour passion ou rejet, admiration ou moquerie. Alors que les sciences dites exactes comme la physique, ne voient jamais leur utilité remise en question (même si on s’interroge sur le bienfait de leurs applications), la philosophie, elle, est couramment critiquée pour son « inutilité ».

II/ Qu’est-ce que la philosophie ?

Pour répondre à cette question, interrogeons-nous d'abord sur l’étymologie
Philo-sophia : Philein : aimer Sophia : sagesse, savoir

Le philos c’est bien celui qui aime, c’est l’ami. Il faut prendre ce verbe « aimer » au sens de correspondre, de relier, de s’accorder et non au sens de celui qui prend plaisir, qui apprécie. Et à quoi le philos s’accorde t-il ? A la Sophia, qui signifie sagesse et connaissance de la totalité, de la vérité. Le Sophos, en Grèce, c’est le sage cad celui qui possède la vérité, le savoir total mais aussi celui qui sait comment bien vivre, cad celui qui adopte le meilleur mode de vie possible, capable de le rendre heureux. Attention, le philosophe n'est pas un sage le sage. Il recherche la sagesse et la vérité.

Il cherche à s’accorder, à se relier à la vérité du monde, à ce qui existe au-delà de la simple apparence des choses.
Nous l’avons dit, le philosophe, ce n’est pas celui qui « aime bien », qui « apprécie » : sa recherche n’a rien de sentimental, de subjectif ou d’affectif comme on peut dire « j’aime bien ce groupe de musique », « j’aime bien le chocolat » etc.
Le philosophe est ami de la sagesse, du savoir dans la mesure où il désire se relier, s’unir à elle : il la recherche, il est en quête (ce qui signifie qu’il ne détient pas la vérité). Comme nous le verrons dans le cours sur le désir, on ne peut désirer que ce que l’on ne possède pas. Ainsi, contrairement à ce que l’on croit souvent, le philosophe n’est ni un sage ni un savant. Au contraire, il veut le devenir.
Le philosophe a en effet profondément conscience de son ignorance : c’est d’ailleurs ce que Socrate répétait sans cesse : « la seule chose que je sais, c’est que je ne sais rien » mais l’avantage qu’a le philosophe sur les autres hommes, c’est qu’il ne pense pas, comme eux, détenir la vérité : il est conscient de son ignorance et c’est en cela qu’il est plus sage et plus savant que les autres. Sachant qu’il ne sait pas, il peut se mettre en route sur la voie de la connaissance alors que celui qui pense savoir ne s’y mettra jamais (cf . la figure du prétentieux, du vaniteux). L’ignorance de sa propre ignorance forme toute possibilité de progrès.

Le savoir de son ignorance, qui caractérise le philosophe, c'est la docte ignorance (ou encore l’ignorance savante).

Ceci signifie que la philo n’est pas un corps de connaissances toutes faites (# dogmatisme qui impose une vérité toute faite sans la justifier rationnellement). Dans les autres matières, par ex. en maths, on vous demande d’apprendre des formules, des théorèmes que vous n’avez pas à discuter. En Droit, on vous enseigne des lois, des décrets, des règlements. On ne vous questionne pas sur le bien fondé et la légitimité de ce corps de connaissances : on ne vous demande pas si tel art. du code civil vous apparaît juste ou non : on vous demande de l’apprendre. En français, on ne vous demande pas non plus de discuter les règles de grammaire ou d’orthographe etc.

La philosophie, au contraire, est un lieu de discussion, de dialogue* (cf forme privilégiée du dialogue chez Platon) : le philosophe se pose des questions, se demande pourquoi telle chose et pas plutôt telle autre ? Pourquoi les choses sont-elles ainsi et pas autrement ? Et pourquoi ne seraient-elles pas justement autrement ? Le philo. pose des questions.

*Attention ! Le dialogue n'est pas une débat style café philo ou café du commerce. Il ne s‘agit pas de donner son opinion, son avis sur les choses (subjectivité) mais de la justifier rationnellement (objectivité).

L’exercice de la pensée, c’est de chercher la vérité, la solution d’un problème, d’envisager chaque thèse comme une réponse valable possible, d’exposer les arguments en sa faveur, puis éventuellement de s’apercevoir de ses insuffisances, de découvrir des objections qui mènent à la réfutation de la thèse et de repartir ainsi à la recherche d’une autre solution.

En un sens, tout ce qu’avance le philosophe est provisoire car toujours sujet à discussion. Nul n’est moins dogmatique* que lui[1] .

III/Quels sont les outils et l’objet de la philosophie ?


L’objet principal de la philosophie, c'est l’homme – l’expérience humaine
Le philosophe, en se posant la question du « pourquoi », entend donner un sens proprement humain au monde. Cf. formule de Terence : « rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». En ce sens la philo permet une meilleure compréhension de l’homme et constitue donc sagesse t(cf. le « connais-toi toi même » de Socrate).
Il existe d’autres formes de sagesse qui prétendent parvenir à la vérité du monde : les mythes, les religions, les arts, les méditations etc. La différence avec la philo , c'est qu'ici, il s'agit d'une démarche conceptuelle. C'est une sagesse qui passe par une connaissance rationnelle.

L’outil majeur = le concept

Le concept se distingue du simple vocable. Si l’on cherche le mot liberté dans le dico, on trouvera « état de celui qui agit sans contrainte ». Le concept est un champ de problèmes : la liberté est-ce vraiment agir sans contrainte ? Il va falloir interroger les différentes définitions qu’on peut en trouver et cheminer dans notre réflexion pour mieux définir ce qu’est la liberté. Le concept se construit patiemment grâce à la confrontation de thèses.

Si la philosophie est un lieu de discussion, il ne s’agit pas de donner sa vérité personnelle, affective et subjective. Il ne s’agit pas de dire « moi, personnellement, je pense que » et de livrer la philosophie ainsi à l’opinion et aux préjugés. En philosophie, ce qui compte, c’est de penser à la place de l’autre contre toute opinion personnelle ou tout préjugé : on doit soutenir une pensée argumentée que tout un chacun peut suivre s’il se fie à la raison. Construire son objet de pensée, voilà ce que signifie conceptualiser (traiter le mot en problème.)

C’est la raison pour laquelle la dissertation philosophique exige que l’on dise toujours « nous » et pas « je » car on parle au nom de l’universalité rationnelle, laquelle englobe tous les êtres raisonnables qui doivent pouvoir tomber d’accord.

Une aide précieuse : Les autres philosophes : La philosophie est un dialogue avec les penseurs qui nous ont précédés. PQ ? Parce que nous ne venons pas de nulle part et que pour comprendre le monde dans lequel nous vivons et notre mode de pensée (occidental), il faut comprendre ceux qui l’ont construit avant nous. Ensuite, parce que les questions que se pose l’homme (sur la justice, le bien, le mal, le pouvoir, la vérité etc.) sont toujours les mêmes et que les œuvres des grands esprits vont nous permettre de gagner du temps. Nous ne pouvons en 1 an réinventer à nous seuls 25 siècles d’histoire de la pensée !

Le pincipal combat : contre les préjugés : le préjugé*, comme l’indique la formation du mot (pré-juger, pensée qui précède le jugement, l’opération rationnelle) c’est ce qu’on pense sans vraiment réfléchir, en jugeant sur l’apparence ou en fonction de ce que nous inculquent notre milieu, notre éducation. Préjuger, c’est soit ne pas juger soit mal juger.

Préjuger, c’est affirmer de façon immédiate et non réfléchie, à la manière d’un enfant.
Par ex. avoir des préjugés sur qq, c’est dire : « il a l’air comme ci ou comme ça » ; « il a pas l’air sympa ». C’est juger une personne sans la connaître, juste sur des apparences parfois trompeuses, sans lui laisser la chance de montrer sa personnalité. Céder aux préjugés, c’est céder à la facilité : pas besoin de réfléchir, on juge sur l’apparence et hop, on s’arrête là.

Il y a des préjugés très tenaces et très dangereux : les préjugés raciaux ou religieux par ex. Le nazisme, à la fin des années 30, en Allemagne, s’est évertué à développer le préjugé anti-juifs : « c’est une race inférieure, monstrueuse » etc . Or, comment fonder rationnellement l’infériorité d’un peuple par rapport à un autre en fonction de son appartenance religieuse ? C'est rationnellement impossible.
Rq : Je vous invite à analyser les préjugés qui sont véhiculés par les médias et la classe politique dominante et qu ont mené M. Le Pen au 2ème tour de l'élection présidentielle de 2002, ainsi qu'à la victoire de "l'homme aux rats".

Expérience majeure : celle du doute : l’homme découvre que ce qu’il tenait pour vrai n’est en effet qu’une illusion (cf. Matrix). Néo pense connaître alors qu’il vit dans l’illusion la plus complète. Mais où est la vérité ? Il a le choix, au moment de prendre la pilule (bleue ou rouge), de rester dans l’illusion de bonheur ou bien au contraire aller à l’encontre de la vérité. C'est une expérience douloureuse car il est beaucoup plus difficile de chercher la vérité que de rester dans l’erreur, non seulement à cause de ce que l’on risque de découvrir mais aussi parce que l’on décide par là de se jeter dans l’inconnu et de mettre à bas toutes nos certitudes et nos habitudes sur lesquelles s’étaient jusque là fondés notre équilibre et notre identité. Cf. aussi longue ascèse et douleur traversées par celui qui sort de la caverne (conversion morale et intellectuelle). Ce qui est beau, disait Spinoza, est rare et difficile.

La philosophie a pour tâche de réfléchir au-delà des apparences et des opinions toutes faites. Elle a pour tâche d’éduquer la pensée, de lui apprendre à se projeter « plus loin » que l’apparence, armée de la raison et de l’argumentation conceptuelle. La pensée philosophique est un moyen pour comprendre le monde réel dans ses fondements, dans ses principes, dans ses origines (cf recherche de vérités premières.) C’est une recherche qui peut être difficile et coûteuse.

Résumé :

Penser, c’est dire non aux apparences, c’est:

– se méfier des apparences trompeuses,– pratiquer une mise en doute méthodique de ce que nous donnent à voir nos sens,– transformer nos opinions en jugements fondés,– avoir une conception critique de nous-même et du monde,– commencer, donc , par la réflexion et le recueillement.


IV Tout le monde peut-il philosopher ?

Oui !



Descartes disait que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » cad la raison est la chose du monde la mieux partagée (Attention ! à condition de savoir s ‘en servir). Chaque individu, dans la mesure où il naît doté de la faculté de penser, est capable de réfléchir sur les choses qui l’entourent, de se demander « pourquoi ». Aristote nous dit que la philosophie naît de l’étonnement que les choses sont ce qu’elles sont (Métaphysique, livre A) et Platon, dans le Théétète : écrit :
« Cette passion est vraiment d’un philosophe que l’émerveillement. Il n’y a
point d’autre commencement à la philosophie que celui-ci, et celui qui a dit
qu’Iris était fille de merveille ne savait pas mal sa généalogie ».
Tel est le point de départ positif de la philosophie. Pouvoir s’émerveiller, c’est pouvoir congédier le voile des représentations toutes faites qui s’interposent entre nous et le réel, pouvoir être touché au cœur par la présence de ce qui est. Si nous osons nous regarder en face avec suffisamment d’honnêteté, nous verrons à quel point notre existence quotidienne est la plupart du temps troublée par la confusion qu’engendrent nos préoccupations un peu courtes et nos idées arrêtées. Notre intérêt est si distrait au monde présent que ce monde n’est jamais étonnant. Il n’a de sens qu’en vertu d’une utilité momentanée que nous pouvons lui trouver. Il n’a pas de Sens en lui-même.


Dès l’instant où vous vous demandez « pourquoi ?» (comme le font les enfants avec leurs questions incessantes : qu’est-ce que c’est ? A quoi ça sert ? Pourquoi etc.) vous êtes sur la voie de la philosophie.

Quid l’étonnement ? C’est le choc ou la surprise causés par quelque chose de nouveau, d’inconnu, d’inhabituel, d’imprévu. Par exemple, un enfant sera étonné lorsqu’il verra pour la première fois de sa vie un arc en ciel (il demandera «ce que c’est et exigera une réponse de ses parents). La philosophie exige un regard neuf sur les choses qui vous entourent quotidiennement et une grande curiosité, cad le désir de connaître le pourquoi et le comment. Une personne curieuse cherchera à comprendre, à apprendre, à se faire expliquer (Désir de connaissance).

La capacité de s’étonner et la curiosité = les 2 premières grandes qualités d’un philosophe.

Or, Aristote affirme que « tous les hommes ont par nature le désir de connaître » : la soif de connaissance est naturelle chez l’homme- Elle fait partie de sa nature, au même titre que l’appétit sexuel ou le souci de sa conservation. On peut dire en effet que tous les hommes sont curieux mais à des degrés divers : ceux qui sont les plus curieux sont sur la voie de la philosophie.

La philosophie, historiquement est née de l’étonnement de certains savants sur les phénomènes naturels :

Au VIIème, VIème s. avant JC, les philosophes qu’on appelle « présocratiques » parce qu’ils précèdent la naissance de Socrate, observaient les phénomènes célestes et terrestres autour d’eux et s’étonnaient, s’interrogeaient. Ils réfléchissaient sur l’origine de la nature, du monde matériel, sur le principe* des choses (Principia en latin = archè en grec = ce qui est à l’origine). Il s’agissait de s’interrogeait sur l’origine* et le fondement* des phénomènes.

Attention : l’origine, c’est toujours ce qui précède temporellement (référence au temps). C’est le commencement (par exemple, l’origine connue de l’univers, c’est le Big Bang). Origo, en latin signifie « source » et se rattache au verbe oriri, « se lever ». l’origine est en ce sens le surgissement, l’apparition d’un élément jusqu’alors caché, inexistant. La recherche des origines est historiques.

Fundamentum désigne de son coté une assise solide (par exemple les fondements d’un édifice). Ce qui est fondamental soutient (par exemple : les fondements de l’Etat, c’est ce qui le soutient). La recherche des fondements est philosophique : il s’agit de trouver les raisons (et non simplement le lieu et le temps où ça a pris forme).




Conclusion:

La philosophie a une tâche importante : c’est celle d’éduquer les individus, de leur apprendre à voir ce qui est derrière les apparences, de développer leur sens critique.

Vous êtes nés dans une société que vous n’avez pas choisie : vous avez la chance d’être né en France dans un pays occidental, riche et à tradition démocratique. Vous auriez tout aussi pu bien naître dans un bidonville de Mexico et risquer votre vie à chaque instant en vous promenant dans les rues parce qu’il n’y a pas de lois, pas de droits qui protègent suffisamment les individus.
Il nous est donné la possibilité de réfléchir ensemble sur les conditions qui ont permis la réalisation d’un tel état de droit démocratique en France : qui sont ceux qui ont eu l’idée de défendre l’égalité des hommes. Pourquoi en France, élit-on notre président au suffrage universel ? Pourquoi n’avons-nous pas un despote ou un tyran ? Il nous faudra aussi réfléchir sur notre propre pouvoir de citoyen : on dit que le pouvoir appartient au peuple puisqu’il élit son président mais est-ce vraiment le cas lorsque toutes les décisions relatives au pays sont prises sans consulter les individus ? Réfléchissons aux dérives possibles : sommes-nous encore en démocratie* ou en oligarchie* (pouvoir appartenant à un petit nombre)?

Il faut lutter contre l’apparence des choses et la superficialité des informations que l’on peut nous donner. La philosophie a pour but d’éveiller les gens, de les faire échapper à ce qu’on veut leur imposer comme modèle de société (une société axée uniquement sur la consommation en l’occurrence). A vous devenir philosophe et de remettre en question ce que vous avez toujours cru être vrai !
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[1] Si l’on prend ce terme au sens courant et péjoratif cad de celui qui prétend énoncer des vérités absolues et sacrées, des dogmes et n’admet aucune discussion. Au sens philosophique, « dogmatique » veut simplement dire « qui croit que la vérité est connaissable par l’esprit humain » et s’oppose à « sceptique ». En ce sens, tout grand philosophe est dogmatique, comme l’affirme Husserl cad optimiste quant à la possibilité de découvrir la vérité