Éléments de réflexion sur “ La barbarie économique »- Texte de Conférence
Introduction
Le terme « barbare » recouvre deux acceptions distinctes: un sens descriptif et un sens normatif : le barbare, c’est tout d’abord (sens descriptif), celui qui s’oppose à la civilisation, qui est sauvage, bestial, féroce, primitif. Il s’agit alors d’un niveau infra civilisationnel de l’humain (le terme ne s’appliquant ni aux animaux ni aux choses.) Comme le disait Thierry Ménissier dans la première séance, la barbarie désignerait alors l’état limite de celui qui sort ou est sur le point de sortir de l’humanité. Le barbare, selon cette acception, c’est celui qui relève de l’infra humanité, celui qui, par exemple, poussé par des conditions d’indigence extrême, abandonné par le marché et le cadre institutionnel qui l’accompagne (éducation, lois etc.) est « aliéné », rendu étranger à tout sens moral et par-là même à sa condition d’homme. Le mal venant souvent du malheur, la misère économique, n’est-elle pas source de barbarie ? Le darwinisme social et économique qui conduit à la pauvreté de certains, ne serait-il pas la source d’un « ensauvagement » d’une partie de l’humanité » (voir pour notre société française, ceux qu’on appelle « sauvageons », « racaille » ou, plus récemment, « voyous »)?
Déjà, dans les Misérables, Victor Hugo décrivait la condition des « barbares de la civilisation » (sens descriptif) : ces prolétaires, interdits de jouir des richesses qu’ils produisent et exclus d’une culture qui leur est inaccessible. Barbares ces prolétaires car, selon la terrible formule de Marx, « les excréments de la civilisation sont leur nourriture.» Mais Victor Hugo décrivait aussi une deuxième forme de barbarie liée cette fois à la condition des bourgeois qu’il appelait les « civilisés de la barbarie.» Ces barbares civilisés, eux, ne sortent pas de la fange et n’arborent pas des attitudes féroces, inhumaines : c’est bien plutôt sous un air policé et courtois qu’ils instaurent une société qui sécrète une telle barbarie. Est barbare, en ce sens, celui qui crée la barbarie ! Notre société, en ce sens, n’est-elle pas barbare dans la mesure où elle rejette tant d’exclus dans une barbarie qu’elle porte elle-même dans ses flancs ?
L’autre sens du terme « barbare » est ainsi un sens normatif ou encore moral : on désigne par lui, tout comportement qui, au sein même de l’humanité et de la civilisation, nous semble incarner le mal ou encore l’anti-humanisme- Le barbare est alors quelqu’un de civilisé. Dans ce sens normatif, la barbarie serait une menace permanente présente au sein de toute culture comme un risque de subversion interne qui lui serait consubstantiel. C’est ainsi que Georges Steiner se demande, concernant l’horreur du XXème siècle, « pourquoi les humanités au sens le plus large du mot, pourquoi la raison dans les sciences ne nous ont-elle donné aucune protection contre l’inhumain ? Comment peut-on effectivement jouer du Schubert le soir et aller faire son devoir au camp de concentration le matin ? »[1] ou encore « Nous comprenons maintenant que les sommets de l’hystérie collective et de la sauvagerie peuvent aller de pair avec le maintien , et même le renforcement des institutions, de l’appareil et de l’éthique de haute culture. En d’autres termes, les bibliothèques, musées, théâtres, universités et centres de recherche, qui perpétuent la vie des humanités et de la science, peuvent très bien prospérer à l’ombre des camps de concentration. »[2]
Comment finalement le plus haut niveau de civilisation peut-il côtoyer l’horreur ? George Steiner donne d’emblée une réponse possible qu’il faudra analyser : « Il est possible que nous n’ayons pas encore pu trouver pour l’homme sensuel une échappatoire à une énergie animale très grande qui, dans la routine de la monotonie, de la médiocrité sexuelle de la plupart des vies, cherche à s’affirmer. Je ne le sais pas. J’ai posé la question. J’attends la réponse.»[3]
Finalement, quel que soit le degré d’humanisme ou de culture, aucune société ne semble jamais à l’abri de la Barbarie.
Qu’en est-il de notre société moderne en ce début de XXIème siècle ? Quelles sont les sources possibles, réelles de la barbarie que connaît notre époque ? La barbarie est-elle une donnée anthropologique ? Il semble que ce qui relève surtout de l’anthropologie, c’est la tendance naturelle qu’a l’homme à privilégier son intérêt en l’absence d’obligation contraignante émanant de la communauté. C’est sur cette donnée anthropologique majeure que table l’économie capitaliste. Comme le disait déjà Vico (cf. 1ère séance) il y a une régression dans les formes de culture lorsque les hommes s’abandonnent à la recherche de leur propre intérêt. L’activité qui contribue à déshumaniser l’homme est sans conteste celle qui relève de l’utilité immédiate et du plaisir vulgaire parce qu’elle contribue à le rendre moins civil : elle atomise les individus en les isolant dans l’immédiateté de leur sensibilité. Or, il n’y a de politique possible, au sens d’organisation du « Vivre-ensemble » que dans la mesure où les hommes sont capables de penser leur destin commun.
(cf. Opposition sphère privée des besoins et sphère publique de la politique analysée par Hegel dans Les Principes de la Philosophie du Droit.)
Ce qui laisse perplexe aujourd’hui, c’est la prédominance systématique des préoccupations économiques sur toutes les autres dimensions[4] Vie privée ou affective (on songe ici, pour garder le sourire, à la Complainte du Progrès de Boris Vian : « Viens m’embrasser, je te donnerai : un frigidaire, un joli scooter, un atomiser et un Dunlopillo. »), culture, création artistique, éducation sont pris dans les rets du calcul économique. Les services publics sont démantelés au profit de l’entreprise privée, le capitalisme actionnarial impose ses objectifs et son mode de gouvernance[5] à l’ensemble du corps social, le marché tend à se substituer à tout autre lien social[6]. L’échange développé sous sa seule forme marchande, détruit le lien social.
Chacun mesure aujourd’hui la « prédominance systématique des préoccupations économiques. » sur toutes les autres dimensions de la vie :« Avec l’avènement de la modernité, l’économie n’est plus seulement une activité humaine parmi d’autres, « encastrée » dans les activités sociales (…) l’économie s’est autonomisée, elle a développé sa logique propre, elle a même imposé sa domination à l’organisation sociale dans son ensemble »[7]
La logique de maximisation du profit (et de minimisation des coûts) de nos sociétés capitalistes, semble vouloir appliquer la rationalité technologique et la loi de l’offre et de la demande à tous les détails de la vie humaine, subordonnant et même sacrifiant toutes les valeurs à la seule efficacité, au rendement, à la productivité, à l’impératif de consommation.
La culture humaniste et démocratique a été bouleversée par la barbarie des guerres mondiales, des guerres coloniales, des génocides et des totalitarismes. D’un point de vue moral, ces expériences tragiques nous forcent à reconnaître l’ « horreur dont sont capables les êtres humains On pourra se demander si la barbarie ne nous tourmente pas justement dans la mesure où elle nous révèle à nous-même, où elle nous fait découvrir « ce que l’homme est capable de faire subir à l’homme » ? (l’homme, réduit à une marchandise ?)
Avertissement :
L’un des enjeux essentiels de ce travail sera de montrer que l’on peut effectivement parler de « barbarie économique» et puisqu’en philosophie, il faut toujours exhiber son objet de pensée (de quoi parlons-nous ?), je m’appuierai, pour ma démonstration, sur des sources parfois non philosophiques mais sociologiques ou purement économiques (données, statistiques etc.) Je défendrai la thèse selon laquelle la barbarie économique a pu prendre naissance sur des bases politiques qui sont celle d’une « crise de la démocratie.» L’enjeu d’un tel questionnement est en ce sens éminemment politique et il s’agira d’interroger notre capacité à penser encore le bien commun dans un horizon le plus souvent réduit à l’individualité. En ce sens, l’analyse de la notion d’intérêt sera centrale.
L’un des horizons de la question posée, qui ne sera qu’effleuré ici (faute de temps) et qui mériterait d’être approfondi dans un travail ultérieur sera celle du Sujet : on parle parfois, un peu naïvement, de « dictature des marchés » : s’agirait-il d’une dictature orchestrée, consciente, avec des victimes et des bourreaux identifiables ou d’une dictature sans sujet, dont les coupables (gestionnaires zélés comme dans le cas d’Eichmann, analysé par Hannah Arendt)°, ne ferait que « leur boulot » ?
Ne faudrait-il pas interroger la distance qui existe entre le monde des décideurs et celui des victimes (cf. la différence entre ce que C. Dejours appelle le « monde proximal » et le « monde distal ») On sait en effet que les fonctionnaires du système nazi étaient des gens très policés, parfois très cultivés, qui entretenaient des relations tout à fait aimantes et aimables avec leurs proches et leurs familles (le monde « proximal ») mais étaient capables de la pire barbarie envers ceux qui leur apparaissaient comme lointains, extérieurs à leur vie ( le monde « distal.») C’est en ce sens qu’une économie plus locale serait à promouvoir dans laquelle nous constaterions directement les effets de nos consommations (par opposition à la fameuse « mondialisation.»)
Ne somme-nous pas, en effet, tous un peu « barbares », dans la mesure où nous achetons, par exemple, des produits fabriqués dans les pays en voie de développement par des « petites mains », par des enfants ou des vieillards auxquels nous ponctionnons une partie de vie (tout en sachant que dans le système actuel, ne pas consommer, n’est pas non plus une solution : c’est un véritable dilemme auquel nous sommes confrontés.)
Pour ceux qui trouveraient que mon propose manque d’espoir, je leur dirais tout d’abord qu’il s’est agi, dans ce développement, surtout d’analyses et non de propositions (qui relèvent davantage du politique) destinées à prendre conscience des dysfonctionnements propres à notre modernité, la prise de conscience étant un préalable nécessaire à tout changement. Je leur dirais ensuite que mon propose me semble au contraire porteur d’espoir, dans la mesure où je ne me livre pas à un fatalisme naturaliste, comme le font nos politiques, quand ils affirment que la mondialisation est « inéluctable », « inévitable» avec son cortège d’injustices, d’exclus et d’inégalités. C’est au contraire en montrant dans quelle mesure la force de proposition politique peut changer l’ordre des choses (point de vue non plus fataliste mais volontariste) qu’un nouvel espoir s’offre à nous : comme le disent certains, « un autre monde est possible »…A nous de le construire en commençant, comme le dit Serge Latouche, à « décoloniser notre imaginaire.» Ce texte, en ce sens, est un véritable appel à l’inventivité et au génie créateur de l’homme.
I-De quelle économie parlons-nous ?
L’analyse de la chrématistique chez Aristote
L’un des grands penseurs de l’économie est un philosophe : Aristote, au IVème siècle avant J-C. théorise dans un ouvrage célèbre, La politique, les questions de valeur, de monnaie, d’échanges et d’esclavage. Ce qu’Aristote appelait « économique », était l’art de gérer la maison (économie vient de l’étymologie grecque : oikos, la maison et nomos, la loi, la règle.) Cette notion incluait autant les rapports entre le maître et sa femme, que la gestion des esclaves et la mise en valeur de la terre. L’oikos fonctionnait selon un objectif non économique : le bien-être, cad le loisir (l’otium, nécessaire à toute action bonne et noble qui vient de skolé, en grec : l’école…) du maître, voire des autres membres libres de la communauté. Il faut bien prendre garde à distinguer le loisir des grecs et le divertissement de notre société de consommation : quand celui-ci ne cherche qu’à abêtir les masses, au contraire, le loisir permettait aux hommes libres de s’instruire et de participer aux affaires de la cité (à la politique, cad au bien public.)
Face au développement des échanges que connaît le pourtour Méditerranéen, l’usage de la monnaie s’étend considérablement. Aristote, contrairement à son maître Platon, qui défendait la communauté des biens, est en faveur de la propriété privée, au nom –déjà- de l’efficacité. Cependant s’il accepte l’échange marchand et l’utilisation de la monnaie, c’est dans le cadre de certaines limites. Le développement des échanges, né de l’agrandissement des communautés, de la diversification des besoins et de la spécialisation des producteurs, a pour but essentiel la satisfaction d’un besoin : on échange des choses utiles contre d’autres et rien de plus.
A partir du moment où les échanges se développent, l’utilisation de la monnaie devient très utile. Aristote, à cet égard, met l’accent sur deux des fonctions de la monnaie : elle exprime la valeur des marchandises et est l’instrument de circulation des marchandises : M®A®M’. Le but de l’opération est bien la satisfaction d’un besoin : je vends un bien M dont je n’ai pas besoin contre de l’argent A afin d’acquérir un bien M’ dont j’ai besoin. Il s’agit alors d’obtenir une valeur d’usage et de satisfaire un besoin. C’est ce qu’Aristote appelle « l’art naturel d’acquérir.» Cette pratique, non seulement ne remet pas en question la cohésion de la Cité mais elle suscite même des rencontres qui unifient la Cité, la monnaie permettant de satisfaire le besoin que chacun a de l’autre (Cf. thème du doux commerce plus tard chez Montesquieu.)
Mais si Aristote accepte ce premier aspect de l’économie marchande, en revanche, il en refuse un deuxième aspect, qu’il appelle « la chrématistique » ou encore : accumulation sans limite de richesse.
Cette deuxième forme d’échange pourrait être symbolisée ainsi : A®M®A’ : cette fois-ci ; on achète avec de l’argent A une marchandise M pour la revendre à un prix A’ supérieur à A (cad pour le revendre avec profit.) Le but de l’opération a alors changé : il n’est plus l’obtention d’une valeur d’usage pour satisfaire un besoin, il est l’obtention d’un profit. La monnaie alors n’est plus seulement instrument de circulation des marchandises mais elle est instrument d’accumulation de richesse, accumulation sans limite car l’argent obtenu peut de nouveau être utilisé dans une nouvelle opération d’obtention de profit. Les biens n’ont plus alors une valeur d’usage mais une valeur d’échange.
Aristote va plus loin et condamne fermement cette chrématistique, cette accumulation sans limite de richesse, car il voit en elle une force de destruction de l’unité et de la cohésion de la Cité. Il condamne également l’usage du prêt à intérêt symbolisé par le schéma : A® A’ : de l’argent sert à produire une somme d’argent supérieure. Dans le prêt à intérêt, la monnaie n’est même plus instrument de circulation des marchandises ; elle ne sert qu’à accumuler la richesse.
Cette condamnation donne lieu à une analyse magistrale des effets du développement de l’économie marchande sur la crise de la cité grecque. En effet, le développement des échanges et de l’usage de la monnaie s’est accompagné d’une évolution sociale et en particulier de l’essor de nouvelles couches sociales qui s’enrichissent : commerçants, marchands, financiers, usuriers, qui accumulent de l’argent pour satisfaire leurs besoins personnels et non plus pour participer à la vie de la Cité. Les inégalités sociales se creusent (ce qu’on appelle aujourd’hui, les « dommages collatéraux » de la modernisation) entre les nouvelles couches sociales riches et une plèbe de chômeurs dans les villes, paysans chassés de leurs terres par la concentration foncière et ayant du mal à trouver du travail, celui-ci étant essentiellement effectué par des esclaves. L’opposition entre riches et pauvres perturbe alors profondément le fonctionnement de la cité athénienne : à la démocratie triomphante succèdent des régimes dictatoriaux. C’est dans ce contexte de crise sociale et politique grave qui s’accompagne d’une crise intellectuelle et morale sans précédent que se développe l’argumentation d’Aristote.
Résumé : Pour Aristote, il existe deux formes d’économie : d’une part, l’économie proprement domestique qui est qualifiée d’« art naturel d’acquérir.» Celle-ci vise à satisfaire de réels besoins et à assurer le bien-être de la communauté (famille, Cité.) D’autre part, il y a la chrématistique, forme perverse de l’économie qui vise l’accumulation illimitée de richesse et qui crée des inégalités sociales. La chrématistique correspond à la forme capitaliste et constitue, aux yeux d’Aristote, une économie artificielle et déréglée[8].
Cf. Texte 1 (Annexe)
Le bien-vivre chez Aristote fait indéniablement référence à la vie politique et à la communauté humaine (n’oublions pas que le citoyen grec n’existait pas en tant qu’individu mais en tant que citoyen.) Au contraire, tout ce qui relève de l’individu et de l’excès (les passions), tout ce qui tend à distendre les liens de la Cité est considéré comme négatif : c’est le cas de ce désir d’appropriation illimité en lequel consiste le capitalisme. On peut donc, d’ores et déjà, noter les 2 griefs essentiels qui sont faits par Aristote à l’économie capitaliste :
- Elle distend le lien social et ruine l’harmonie de la Cité en créant des inégalités et de la pauvreté-
Tout d’abord, le capitalisme est une économie, non plus tournée vers le bien de la Communauté (visant à procurer à ses membres ce dont ils ont besoin) mais exclusivement tourné vers la satisfaction des désirs (illimités[9]) de l’individu et l’enrichissement personnel au détriment d’autrui (cf. dans la Grèce antique, l’expropriation des paysans par les propriétaires fonciers et les usuriers.) Le capitalisme promeut, en ce sens, le « chacun pour soi» et « la concurrence de tous contre tous.»
- elle est irrationnelle dans la mesure où elle est démesurée (consommation et production illimités liées à des désirs illimités)
N’oublions pas que chez les grecs, l’illimité, l’apeiron, constitue l’imperfection. C’est le fini (et notamment la figure du cercle qui incarne la perfection.) Il convient ici de faire intervenir la notion d’Hybris qui constitue la faute fondamentale dans la civilisation grecque: l’homme touché par l’hybris, c’est-à-dire par la démesure perd le sens des limites et retourne à l’état sauvage dont la civilisation l’avait fait sortir. Ce mot d'origine grecque est un des concepts clés de la tragédie grecque : il traduit l'attitude d'un personnage qui pense être au-dessus des Dieux et se conduit avec une arrogance extrême, entraîné par ses passions et son orgueil.[10]. Cette attitude mène à sa destruction. Selon Aldous Huxley, "Les Grecs savaient parfaitement que l'hybris, qui s'oppose à l'ordre divin de la nature, entraîne un juste retour des choses." Le modèle capitaliste est fondé sur la démesure, sur l’absorption et la création de besoins illimités, sur une logique du « toujours plus » et du « toujours mieux »
La question de la démesure est centrale ici. Sommes-nous encore capable d’interroger notre propre démesure et de l’éteindre, comme nous y intimait Héraclite dans l’un de ses fragments?
La doctrine utilitariste
-L’homme comme animal rationnel cherchant à maximiser son profit et raisonnant sur les moyens et non sur les fins-
La notion de « personne » et de « personnalité juridique » apparaît avec le droit privé romain (analysé par Hegel dans les Principes de la Philosophie du droit) mais il s’agit encore d’un individu rationnel dépositaire des droits que lui confère la communauté et donc soumis à un ordre qui le dépasse (il ne s’agit donc pas d’une volonté subjective axée sur ses désirs et ses besoins.) C’est pourquoi Hegel parle de « droit abstrait.» Mais on parle déjà d’une volonté ayant un « droit sur les choses » (pouvoir infini d’appropriation et opposition à la nature.)
C’est dans la philosophie anglaise des 16ème et 17ème s. que l’individu sans sa radicalité subjective, en tant qu’être de besoins et réclamant un bonheur légitime prend naissance : il est ainsi intéressant de s’intéresser à la doctrine utilitariste de Jeremy Bentham reprise par John Stuart Mill et par des auteurs contemporains (Hare, Nozick, Williams etc.) : la société doit reposer sur l’utilité (l’utilité étant le facteur singularisant permettant d’établir une société dans laquelle l’individu sera satisfait- Les lois et institutions devront donc être jugées en vertu du critère du bien-être humain: « l’homme est la mesure de toutes choses.» Cette doctrine entend donc promouvoir, but louable entre tous, le bonheur du plus grand nombre : il s’agit de maximiser le bien-être de l’espèce humaine ou encore ce qui lui est « utile .» Seulement, 2 problèmes se posent :
- Comment définir le bien-être ou l’utilité ? La définition utilitariste renvoie à la notion très vague de « bonheur» souvent associé à celle de plaisir (cf. Bentham : « le jeu de quilles a autant de valeurs que la poésie.») Or, avons-nous la même définition du bonheur que les marchands de la société de consommation (« du pain et des jeux »)? Ne pouvons-nous pas critiquer la vision hédoniste d’une telle conception qui pousse à privilégier le plaisir quel qu’il soit (dans sa forme démesurée) ou encore le luxe, le gaspillage et la dépense inutile ? Autre problème : Qui va décider pour nous et au nom de quoi, ce qui est censé nous rendre heureux ? N’y a t-il pas le risque d’un pouvoir totalitaire décidant à la place de l’individu ce qui est bon pour lui? On peut évoquer le slogan castriste à Cuba : « Ici nous sommes heureux », l’apologie consumériste de nos sociétés modernes : « Castorama, partenaire, du bonheur » ou encore les promesses du communisme stalinien qui réservaient à l’homme nouveau « un avenir radieux » …
Pouvons-vraiment faire confiance à ceux qui pensent le bonheur à notre place ?
- Il s’agit « d’assurer le bonheur du plus grand nombre.» Outre le problème que représente l’évaluation de cette utilité globale, il apparaît que l’utilitarisme peut justifier le sacrifice des membres les plus faibles ou les plus impopulaires de la collectivité (ce qui compte c’est la majorité…Et encore pourrions-nous nous interroger sur cette notion de « majorité » : s’agit-il de la majorité représentative de la minorité décideuse ou encore des fameux « WASP » ?)
Il y a là deux sources de barbarie (totalitarisme et sacrifice des indésirables) qu’il nous faudra analyser en sachant que l’utilitarisme puise dans le libéralisme, la doctrine économique et politique permettant d’approcher au mieux son idéal.
L’ultra-libéralisme
Il faut sans aucun doute faire la différence entre le libéralisme classique (qui est d’abord une doctrine politique) et l’ultra-libéralisme qui règne dans l’économie actuelle. Le libéralisme est d’abord fondé sur l’esprit de tolérance et vise à affirmer la liberté des individus (droits politiques, respect des droits de conscience en matière religieuse etc.) contre les dogmatismes en tous genres[11]. Le libéralisme est sans aucun doute le fer de lance de la démocratie. John Locke, fut, à cet égard un des grands précurseurs libéraux de la démocratie contre l’absolutisme royal anglais. L’Etat dans un tel courant, se voit restreint à la défense des libertés des citoyens.
Un pas est franchi avec Adam Smith, dans son ouvrage Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, où l’homme est défini par sa propension naturelle à l’échange et par son intérêt qui le pousse (idée de la « main invisible ») à s’associer avec autrui pour réaliser au mieux ses desseins. Ainsi, le marché se trouve t-il « naturalisé » (donnée anthropologique.) L’un des représentants le plus connu du libéralisme est Friedrich von Hayek pour qui l’Etat doit avoir pour seul rôle de préserver les libertés individuelles et lois du marché afin que les transactions entre individus puissent s’effectuer en toute liberté (cf. la liberté des modernes qui se réduit à l’absence d’entraves et au fait d’avoir un domaine privé et non, comme celle des Anciens à la possibilité d’une véritable pratique politique dans un monde commun uni par des lois, donc par des contraintes. En ce sens, la liberté des modernes est une liberté négative.)
En effet, la version économique du libéralisme se caractérise de plus en plus par son hostilité à l’égard de la régulation étatique des marchés. C’est ainsi que le libéralisme devient « ultralibéralisme », lorsqu’il est dans l’incapacité de se donner une théorie de l’Etat minimal et de son rôle économique et social. Dès lors, la doctrine libérale s’appauvrit considérablement dans la mesure où elle ne vise plus à préserver les libertés de chacun (quelle est la liberté du pauvre, pourrions-nous nous demander ?) mais la maximisation des profits.
Ceux qu’on appelle les « libertariens »[12] assimilent souvent le capitalisme à l’absence de restriction des libertés (ils sont en cela opposés aux libéraux républicains et aux socialistes qui sont favorables à l’intervention de l’Etat dans l’économie.) Ils défendent le libre marché et s’opposent au recours à une fiscalité redistributive comme moyen de mettre en pratique les théories libérales de l’égalité.
Il s’agit bien entendu, en l’absence de réglementation sociale :
1) de promouvoir la liberté de disposer de sa propriété sans contrainte légale. Or, qui dispose de cette liberté ? A partir du moment où nous nous posons cette question, le signe d’égalité entre liberté et capitalisme est remis en question. Car ce sont les propriétaires des ressources concernées qui deviennent libres d’en disposer, tandis que les non-propriétaires sont privés de cette liberté. Le libre-marché correspond donc à l’accroissement de liberté pour les possédants et à la perte de liberté pour les plus démunis.
L’argument souvent invoqué par les libertariens fait référence au droit naturel avancé par Locke : la propriété étant un droit naturel, on ne peut enfreindre l’appropriation sans enfreindre le libre exercice de mes droits (mais encore faut-il fonder le droit de propriété en nature afin de prouver qu’il s’agit là d’une réalité légitime !)
2) d’empêcher une centralisation excessive du pouvoir dans les mains de l’Etat- Les libertariens associent l’Etat à un pouvoir tyrannique et totalitaire –C’est donc sur une vision caricaturale de la réalité de l’Etat-providence que s’appuie l’ultra-libéralisme. La question à poser est la suivante : qui, des institutions étatiques ou du Marché est capable, dans nos sociétés modernes, d’imposer une véritable dictature (cf. l’expression « dictatures des marchés ») ? Dans quelle mesure le libéralisme qui a permis l’avènement de la démocratie n’est-il pas en train de devenir l’ennemi du bien commun ?
L’ultralibéralisme prétend imposer le modèle d’un homo oeconomicus, cad d’un individu qui maximise ses gains et minimise ses pertes de façon rationnelle. N’y a t-il pas là l’imposition d’un modèle anthropologique réducteur et destructeur de ce qui permet la préservation de l’humain ? N’y a t-il pas d’autres données anthropologiques (le don, le partage social, la protection des plus faibles tec.) qui doivent régir toute société humaine ? On sait que, même dans les sociétés animales, le régime de prédation est contrebalancé par des structures sociales permettant la préservation de l’espèce (cf. contre l’idée d’un darwinisme social.)
II. Le système capitaliste est-il une nouvelle forme de barbarie?
Au terme de cette première analyse, différentes questions surgissent qui semblent directement liées à la question de la barbarie :
1) Une théorie qui privilégie la liberté des plus forts (ou des plus riches) au détriment de celle des plus faibles ou encore le bonheur des uns, dût-il coûter le sacrifice des indésirables , ne constitue –t-elle pas un retour à l’état de nature (théorisé par Hobbes), un « ensauvagement » de la condition humaine en totale contradiction avec ce que nous estimons devoir relever des fins humaines ?
L’imposition, par le système économique, de normes qui ne sont suspendues à aucune valeur autre que le profit et l’intérêt ne risque t-elle pas de distendre irrémédiablement le lien social fondateur de nos sociétés humaines, voire même de mettre fin au Politique, en tant qu’art du vivre-ensemble? Que serait une humanité entièrement mue par le profit et l’intérêt personnel ? La volonté politique comme moyen de lutte contre la barbarie et l’espace du bien commun ne sont-elles pas anéanties par les lois du marché ? (Problème de la subordination du politique à l’économie)
2) N’y a t-il pas une guerre économique menée au nom du marché avec son cortège de victimes et d’injustices ?
3) L’imposition, par le système économique, d’un modèle de consommation et de bonheur unique et de règles managériales déshumanisantes n’est-elle pas en train de créer cet « homme nouveau » dont rêvaient certains systèmes totalitaires cad un homme aliéné, exploité et servile ? L’économie moderne, loin de promouvoir le bonheur de l’individu n’est-elle pas en train de rendre l’homme étranger à lui-même ? (l’homme comme machine désirante- Niveau d’analyse anthropologique)
4) En s’appuyant sur la démesure dont est capable le désir humain, l’économie moderne ne risque t-elle pas, comme le croyaient les grecs, de « déclencher un juste retour des choses », sorte d’Apocalypse de nos sociétés modernes et de retour dans les ténèbres…(vision eschatologique que nous étudierons sous l’angle écologique)
1) La logique du profit imposé par l’économie néo-libérale engendre l’exclusion d’une partie de l’humanité jugée « inutile » ou « improductive »-
Tout d’abord, quelques chiffres :
20% des humains consomment 80% des ressources.
Le revenu des 1% les plus riches est égal à celui des 57% les plus pauvres.
Les 3 personnes les plus riches de la planète ont un revenu supérieur au PIB total des 48 pays les pauvres.
Les 225 plus grosses fortunes du monde représentent un total de plus de mille milliards de dollars, soit, l’équivalent du revenu annuel des 47 % d’individus les plus pauvres de la population mondiale.
4% de la richesse de ces 225 personnes les plus riches permettrait de donner accès aux besoins et aux services de base à toute la population de la planète.
1, 2 milliards d’humains vivent avec moins de 1$ par jour et 2, 8 milliards avec moins de 2$.
Un milliard d’humains n’ont pas accès à l’eau potable et 430 millions font face à un manque d’eau (quand la fabrication d’une puce d’ordinateur nécessite 32 litres d’eau…)
900 millions de personnes souffrent de malnutrition (dont 11 millions dans les pays développés)
Un individu meurt de faim dans le monde toutes les 4 secondes (toutes les 7 minutes pour un enfant de moins de 10 ans.)
En France, on compte plus d’un million d’enfants pauvres.
La prospérité de l’économie mondiale capitaliste (en termes de production et de consommation) ne nécessite que 20% des humains vivant sur la planète. Il y a donc 80% d’humains considérés comme « surnuméraires »[13]
Les pays développés dépensent, pour leur armement mondial, 1000 milliards de $ par an. Les dépenses publicitaires s’élèvent à 500 milliards de $ annuels alors que 40 milliards de $ supplémentaires par an suffiraient pour permettre l’accès universel à l’éducation, aux soins de santé de base, à des consommations vitales (eau potable, nourriture) et à des structures sanitaires pour chaque être humain.[14]
La situation est loin de s’améliorer :
En 1960, l’écart entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres était de un à trente. Il est aujourd’hui de un à quatre-vingt
Alors que les grandes sociétés du CAC 40 annoncent des profits faramineux (chiffres 2004 ) + 872 % chez Arcelor, + 143 % chez L’Oréal, + 55% chez Renault, le ministère du travail évalue à 2, 6% l’augmentation du salaire mensuel de base. En 2005, les actionnaires du CAC 40 se sont partagés 30 milliards d’euros sous forme de dividendes ou de rachats d’action, captant ainsi à eux-seuls la moitié des bénéfices des entreprises cotées- ce qui constitue un ratio tout simplement exorbitant.
Nul ne nierait que l’expérience conduite par les nazis et visant à créer une race supérieure en éradiquant les faibles, ceux qui étaient considérés comme « anormaux » (handicapés, homosexuels etc.) ou « impurs » relève de la pure et simple barbarie, du mal absolu dont est capable l’homme envers lui-même. La sélection est une méthode habituellement utilisée dans l’élevage des animaux : ainsi, on essaie de produire de nouvelles lignées supérieures aux anciennes à certains égards (des chevaux plus résistants, plus rapides, de meilleurs chiens de chasse etc.) Il s’agit, dans ces 2 cas, de transformations conscientes que l’on impose à la nature.
Dans le cas de la sélection naturelle théorisée par Darwin dans L’origine des espèces, la nature n’agit pas, bien sûr, de manière consciente : elle ne poursuit aucun but-Seules les espèces les plus adaptées survivent ; il ne s’agit pas forcément des meilleures mais de celles qui, par hasard ont rencontré un environnement favorable à leur survie. Or, la théorie de Darwin est directement empruntée à la théorie socio-économique de Malthus (Essai sur le principe de la population, 1798) : la population augmentant plus vite que les ressources, il faut un effet régulateur permettant d’accorder l’importance de celle-là à celle-ci. Cet effet régulateur, c’est ce qu’il appelle la concurrence vitale qui permet aux plus aptes de survivre alors que les autres sont condamnés à disparaître. C’est là un véritable retour à l’état de nature décrit par Hobbes : Homo homini lupus – L’homme est un loup pour l’homme.
Cette théorie, décrivant alors assez bien le capitalisme naissant -et peut-être celui dans lequel nous sommes retombés, les réformes conduites ressemblant surtout à des régressions- conduisait Malthus à préconiser la suppression de toute aide (publique ou privée) aux chômeurs, aux pauvres, aux mendiants etc. afin de permettre au « mécanisme naturel » d’opérer et de préserver la survie des meilleurs. Il s’agit de ce que l’on a appelé, à tort, le darwinisme social (qu’on devrait appeler à plus juste titre le malthusianisme) et qui sera développé par Herbert Spencer au 19ème s.
Cf. Texte 2 (Annexe) de John Kenneth Galbraith[15], « L’art d’ignorer les pauvres »
Concernant la façon dont notre société moderne se débarrasse des pauvres, des indésirables, voyons quelques passages du livre célèbre de Viviane Forrester, l’Horreur économique (1996) : Cf. Texte 3 (Annexe)
Plusieurs idées sont présentes dans le texte de V.Forrester:
- La domination insidieuse des pouvoirs économiques qui, par une rhétorique fallacieuse, s’est introduite dans nos existences et a instauré la prédominance du profit sur toute autre valeur. Seule le discours en faveur d’une économie de marché de plus en plus libérée est portée par nos dirigeants. Viviane Forrester avance l’idée d’une véritable révolution néo-libérale de velours, soutenue par la démocratie (sous couvert de défense et de promotion de l’individu) et par les instances non représentatives comme le FMI, la Banque Mondiale ou l’OMC, qui se serait opérée sans que nous en réalisions l’ampleur- nous amenant à une une véritable régression (retour au 19ème siècle ?). On ne s’attaque plus qu’aux conséquences : le chômage et la paupérisation sans qu’il existe un réel pouvoir politique capable de changer la situation (cf. – Faux problème de la croissance et rhétorique creuse de la « créations d’emplois » alors que les entreprises, bénéficiaires, ne créent pas d’emplois depuis des années, malgré les subventions accordées par l’Etat[16], les dégrèvement fiscaux etc. Le chômage =une arme tactique des entreprises.) La force de ce nouveau paradigme économique, c’est d’avoir investi tous les champs de l’humain : l’éducation, le travail, l’amour, l’art etc. Rien n’échappe à la logique économique.
- Le fait nouveau, propre à notre modernité, est la fin du travail (analysé par Jérémy Rifkin dans l’ouvrage du même nom) lié à la mécanisation, aux augmentations de productivité, aux activités de services et de réseaux etc. Il y a donc une partie de la population qui n’est plus utile au processus productif (dans l’état actuel du partage du temps de travail) d’où la réalité d’un chômage incompressible qui profite aux entreprises (dans la mesure où il fait baisser le coût du travail.)
- La culpabilisation de ceux qu’on appelle « les exclus de la croissance » qui apparaissent comme des fardeaux pour la société, des êtres sans utilité et qu’on va tenter d’exclure petit à petit par une rhétorique culpabilisante (les « assistés.») Dans cette logique, les privilégiés sont simplement ceux qui sont détenteurs d’un travail (et surtout les fonctionnaires)- On ne prépare pas mieux, nous dit Forrester, une société d’esclaves prêts à tout accepter à n’importe quel prix [on sait qu’un niveau de chômage structurel est bon pour l’économie]
- On a dépassé, en partie, selon Forester le stade (marxiste) de l’exploitation de l’homme par l’homme pour entrer dans une nouvelle ère : celle de l’inutilité d’une partie des travailleurs, de leur exclusion du champ productif- ce qui entraîne une mise en concurrence brutale des travailleurs avec un alignement des travailleurs pauvres des pays riches sur ceux des pays pauvres (inversion de la notion de progrès) et une paupérisation généralisée.
- Un phénomène très important participant selon V. Forrester à la barbarie = l’indifférence généralisée et la résignation du plus grand nombre à qui l’on présente les nouvelles réalités comme « inéluctables.» La misère est le plus souvent relégué dans des lieux péri-urbains où on ne la voit pas (cf. arrêtés municipaux interdisant la mendicité ou la prostitution en centre-ville.) Aux gens du Centre-ville, les banlieues apparaissent comme des lieux étrangers, des no man’s land dont nous aimerions nous protéger (cf. repli sécuritaire)Les jeunes des banlieues, relégués, portés par un avenir vacant et désespérant, se transforment en « sauvageons », « racailles », « voyous » ( à chacun son bréviaire) juste retour de notre impuissance et de leur mise au ban. La misère, le malheur sont sans aucun doute à la source du mal et la précarité et l’exclusion génèrent de la criminalité cf/ Frankenstein de Mary Shelley : il ne devient mauvais qu’après avoir souffert des hommes et de leur rejet.)
- On banalise l’inadmissible en le classant dans des catégories anonymes prévues à cet effet : SDF, RMIstes, SMIcards etc. synonymes d’annulation sociale. Cette agrégation de pauvres et d’anonymes est démultipliée dans les foules immenses des autres continents livrées à la famine, au sida, aux génocides parfois orchestrés par les puissants etc. Nous sommes de simples spectateurs- Passivité, indifférence grandissante face à l’horreur grandissante.
La question que l’on peut se poser afin de mesurer le degré de barbarie inhérent à ce système économique qui promeut la relégation et l’exclusion des plus pauvres (voire leur mort? cf. disparition progressive des protections de santé publique), c’est de savoir si ce mécanisme est conscient ou inconscient-
Certains propos cyniques de l’OCDE,du FMI, de la Banque Mondiale ou de l’OMC qui, en tant qu’organisations non représentatives (cf. expression de « dictatures ») et composées de représentants privés de la Haute finance, n’ont pas de comptes à rendre à des électeurs potentiels, semblent montrer qu’il s’agit là d’une exclusion consciente et organisée.
Je cite encore Viviane Forrester : Cf. Texte 4 (Annexe)
Le détournement du rôle des instances mondiales organisatrices du marché est également développé par Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie dans deux ouvrages majeures à ce sujet : La grande désillusion et La dérive du capitalisme qui met aussi en valeur « l’impact dévastateur que peut avoir la mondialisation sur les pays en développement et d’abord sur leurs populations pauvres » : Cf. Texte 5 (Annexe)
On est loin d’atteindre l’horreur des génocides, certes, mais nous sommes face à une barbarie rampante, inhérente à notre civilisation (donc une barbarie « réflexive », dans les termes de Vico) présentée sous des abords naturalistes (c’est « inévitable », « inéluctable », « on ne peut pas lutter contre », « c’est le seul moyen de sortir de la crise » etc. , rhétorique de la modernisation qui relève d’une logique adaptative de la survie et de l’urgence ) C’est là une forme de mal indéniable : l’exclusion puis la destruction progressive de l’homme par l’homme au nom de l’intérêt (ou encore du profit) de certains.
L’autre forme de barbarie qui en découle est celle que décrit l’économiste dans le texte de V. Forrester : lorsque nous excluons ou reléguons aux relégué aux marges de la société (sans éducation, sans travail, sans valeurs morales etc.) une partie de la population, celle-ci n’a plus qu’un seul recours : créer les conditions de sa propre survie en s’adonnant, s’il le faut, à la criminalité (le calcule, cynique, est fait d’ailleurs par les dirigeants américains : il est plus rentable de gérer la criminalité, à coups de peine de mort et en faisant marcher les entreprises ancrées dans le secteur de la sécurité que d’assurer un niveau d’éducation et de vie décent à tous.)
On est donc bien là face à la création d’un prolétariat planétaire-
Tout cela me fait penser à la contre-utopie de George Orwell, 1984[17], dans lequel il décrit le désir volontaire et assumé du parti de maintenir une partie de la population dans la pauvreté tout en continuant à maintenir un certain niveau de productions. Le moyen pour y parvenir, c’est la guerre et les destructions qu’elle suscite :Cf. Texte 6 (Annexe)
2) La logique guerrière du capitalisme
La guerre permet d’enrichir les industries et les firmes qui en soutiennent l’effort mais elle permet aussi, en détruisant les ressources, de laisser une partie de la population dans un état de pauvreté, d’ignorance et de privation, qui apparaît comme une garantie de son asservissement. Elle permet également d’unir la nation autour d’un ennemi commun afin d’éviter les troubles intérieurs et les manifestations de mécontentement.
Ainsi, pour reprendre cette fois les propos d’Albert Jacquard dans son ouvrage, J’accuse l’économie triomphante, le commerce des armes est un commerce florissant : en 1995, 20% de la dette du Tiers-Monde correspondait à l’achat d’armes au pays industriels (130 milliards de $ par an sont consacrés dans les pays en développement à l’achat d’armes)- On comprend mieux pourquoi certains pays développés ont intérêt à maintenir un certain désordre et une certaines instabilité dans ces régions du monde…
Dans son ouvrage Après l’Empire (2002), Emmanuel Todd évoque le rôle écrasant des Etats-Unis dans l’exportation d’armes : 32 milliards de $ en 1997, 58 % des ventes mondiales à l’étranger.
Cf. Texte 7 (Annexe)
Le cas d’école du groupe Carlyle :
Dans un rapport édifiant de L’Ecole de Guerre Economique (EGE) affiliée à l’ESLSCA (Ecole Supérieure Libre des Sciences Commerciales Appliquées) (site internet : http://www.ege.fr et pour le rapport en question : http://www.infoguerre.com/fichiers/carlyle_group.pdf), il est montré le lien existant entre les intérêts du groupe Carlyle, acteur majeur du secteur militaro industriel nord-américain et proche de la famille Bush (George Bush père appartenant au conseil d’administration) et les guerres menées par les Etats-Unis en Irak. « Au milieu des années 90 (…) Non seulement la première guerre du Golfe a dopé ses dividendes mais le fonds poursuit son recrutement des plus hauts-dignitaires de l’administration Bush : en 1993, James Baker III, ex-secrétaire d’Etat et Richard Darman, ancien directeur du Budget à la Maison Blanche, rejoignent sa direction. (…) En moins de dix ans, le fonds est devenu le onzième fournisseur d’armes du Pentagone. Etroitement connectés à l’administration, ses experts sont capables d’anticiper et de répondre à n’importe quel appel d’offre, des véhicules de combat aux canons de destroyers en passant par les missiles ou l’électronique de défense. Cette réussite, Carlyle la doit à une stratégie de réseau sans failles …et sans états d’âme (…) Une oreille à Washington, l’autre au Pentagone ; une main tendue aux Républicains [financement des campagnes de Bush père et fils] , l’autre aux démocrates [retraite confortable assurée aux anciens responsables démocrates de l’administration Clinton]»
La victoire des Etats-Unis en Irak est finalement une victoire à la Pyrrus qui aura surtout profité aux sociétés d’investissemEnt comme Carlyle ayant placé leurs capitaux dans les entreprises d’armement..Le coût financier est démesuré: George Bush a obtenu un supplément 74 milliards pour le budget militaire américain (qui s'élevait déjà à 380 milliards de dollars) afin de financer la guerre en Irak. Conséquence, le déficit budgétaire 2003 des Etats-Unis a atteint le niveau record de 455 milliards de dollars. Quant à l'occupation de l'Irak, son coût a été estimé à 1 milliard de dollars par semaine par le Pentagone. Avec une telle somme, on peut imaginer ce qu’il serait possible l'environnement, pour l'éducation, pour la science, et pour résoudre à la racine les problèmes mondiaux générateurs de guerre et de terrorisme…
3) Pouvons-nous parler d’un « homme nouveau » et d’un processus de déshumanisation et de désagrégation sociale produit par le marché ?
Dans, 1984, G. Orwell décrit la vie des prolétaires, cette classe inférieure et subalterne ceux exclue du système [18]:
Cf. Texte 8 (Annexe)
Le monde des prolétaires, dans 1984, est à peu près livré à lui-même. L’objectif principal consiste à l’abêtir, à l’user par des conditions de vie difficiles et à laisser en lui s’exprimer les pulsions les plus basses (prostitution, vols, viols etc.), opposés à la civilisation, afin de le garder sous contrôle, dans une forme de « servitude volontaire.» On entretient, en ce sens, chez les prolétaires, un état de quasi – barbarie (au sens descriptif, cette fois, comme forme de sub-humanité incapable de s’élever à des buts humains plus élevés.)
Les individus de notre société moderne sont placés devant des conditions de vie de plus en plus difficiles : au nom de la modernisation, on impose toujours plus de « flexibilité », de « précarité », de « productivité » etc. –techniques bien connues du management que C. Dejours, dans son ouvrage Souffrance en France, La banalisation de l’injustice sociale, qualifie de maniement managérial de la menace et de la peur : « il faut s’adapter ou crever.»
Cf. Texte 9 (Annexe)
C. Dejours analyse non seulement le comportement psychologique de ceux qui assistent à l’injustice sans broncher (calfeutrés par la peur) mais aussi de ceux qui y participent : ceux qui font « le sale boulot » (licenciements sans préavis, participation aux plans sociaux cad aux licenciements arrosés de fausses promesses d’assistance pour retrouver un emploi, mensonges et justifications calomnieuses pour motiver les licenciements etc. etc.) Ceux-ci mettent en œuvre des conduites érigées en systèmes de direction et donc banalisées. On assiste ainsi, dans le monde du management, à une véritable inversion des valeurs morales.
La question que se pose Dejours est la suivante : comme de « braves gens » dotés d’un sens moral peuvent-ils se trouver enrôler dans un tel système ? Il reprend la notion de « banalité du mal » mise en avant par H. Arendt sur la question de Eichmann et lui fait subir un glissement sémantique en parlant plutôt de « banalisation du mal »qui ne viendrait pas du sujet lui-même (de son absence de pensée) mais de structures collectives jouant sur la menace à la précarisation et à l’exclusion sociale.
Quels sont ces mécanismes ?
- Le courage est associé au sale boulot (« c’est celui qui en a … qui est capable de le faire ») Ceux qui ont du courage, on les surnomme « cow-boys » ou « tueurs » Il s’agit donc de la négation du courage comme vertu morale, qui ne peut consister à faire subir une injustice à autrui. Retournement des valeurs : faire passer le mal pour le bien
- Le sale boulot, la violence, l’injustice commises le sont au titre du travail, de son efficacité et de sa qualité. Tout se fait au nom du réalisme économique, de la « vérité du libéralisme », de la « guerre des entreprises » dans un environnement prédateur. Et dans une guerre, c’est comme ça : il y a toujours des victimes. Et pour mieux justifier le tout, on va prétexter une sélection : ceux dont on se débarrasse, ce sont les trop vieux, les rigides, les moins bons, les fainéants, ceux qui ne peuvent pas suivre le progrès et s’y adapter etc (mépris cynique du faible). « En temps de guerre économique, on n’a pas besoin de bras cassés ! » ou encore, « A la guerre, comme à la guerre !» La référence à la guerre économique invite à suspendre toute délibération morale. Cf. argument économiciste comme moyen de rationalisation et de justification.
- La banalisation du mal a comme ressort ce que Dejours appelle « la virilité » par opposition à la masculinité. La virilité se mesure précisément à l’aune de la violence que l’on est capable de commettre contre autrui, pour affirmer son appartenance à un groupe (désir de reconnaissance), notamment contre ceux qui sont dominés, à commencer par les femmes (p.114) La masculinité, au contraire, se définirait par la capacité d’un homme à se distancier, à s’affranchir de ce que lui prescrivent les stéréotypes de la virilité. Rq : la virilité peut également être une posture tenue par les femmes.
Selon Dejours la propension au mal dans le domaine économique ne relève pas de l’intérêt égoïste et personnel (cf. cf. modèle de l’Homo oeconomicus, agent mû par le calcul rationnel de ses intérêts) mais de modalités de défense psychologique. Reprenant la thèse arendtienne, il ré-affirme que le problème central du mal et donc de la barbarie, c’est celui de la mobilisation en masse du peuple le plus civilisé dans l’accomplissement du mal (p.153).
– Quelles sont les caractéristiques de l’individu au sein d’une économie capitaliste devenue prédominante ?
- Frileusement replié dans sa sphère privée, passif et sans projet collectif, il n’est plus un citoyen mais un consommateur, un individu privé (qui se contente, le plus souvent, de pain et de spectacles assurés par la télévision perdant son « temps de cerveau disponible») inscrit dans une temporalité courte (cf. l’absence d’idéal promu par la modernité : il s’agit de meubler le vide par une intensification du présent- Chasse aux temps morts, nouvelles conceptions du loisir, plus d’espace pour la réflexion, fuite dans le divertissement symptomatique d u nihilisme moderne). Gilles Lipovetsky, dans son livre l’Ère du vide, cractérise le comportement moderne par la désaffection pour les questions politiques, le culte narcissique de l’ego, le règne de l’image et de la séduction. Il s’agit, comme le dit Marcel Gauchet, d’un « individualisme de déliaison et de désengagement » face aux formes traditionnelles de l’engagement collectif (fin du politique ?)
- C’est un individu que l’on veut réduire à des comportements élémentaires (représentation machinique et réductionniste de l’homme) : productivité, efficacité, performance- Cf. influence des théories comportementalistes qui veulent analyser et décrire l’individu à partir de schémas de bas simples. Il s’agit peut-être moins de transformer la nature humaine que de l’évaluer et d’améliorer au mieux ses compétences et ses performances en vue de l ‘« adaptabilité » et de l’«employabilité» (appels incessants au changement qui s’oppose à un environnement sécurisant)
- La pluralité des valeurs est réduite, pour lui, à la valeur économique, à l’utilité (crise des significations qui tiennent une société ensemble.)
- C’est un homme sans qualité, un individu conforme, interchangeable..
- C’est un homme de plus en plus exposé à la violence (monde du travail, exploitation économique, agression publicitaire, pollutions, stress, angoisses etc.) et qui devient lui-même porteur de violence ou tout au moins d’agressivité
- C’est une machine désirante qui cherche à tous prix à assouvir ses besoins immédiats (individu incontinent qui ressemble à un tonneau percé ou à un pluvier, selon l’image célèbre de Socrate dans le Gorgias)
4)La logique de la démesure et du gaspillage propre au capitalisme : des dégâts écologiques irréversibles condamnant d’avance la survie des génération futures.
« Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est un fou, ou un économiste. » (Kenneth Boulding)
« Nous devons avant tout en finir avec la démesure qui est la règle de nos sociétés. » (Paul Ariès)
« Le temps approche où le combat va être mené pour la domination de la terre. » (Nietzsche)
« Il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins de tous mais pas assez pour satisfaire le désir de possession de chacun. » (Gandhi)
Partisans d’un développement soutenable ou d’une décroissance conviviale, tous semblent partager un même constat. Notre modèle de développement fondé sur la croissance productiviste et la main invisible du marché engendre des dégâts écologiques irréversibles : réchauffement climatique, épuisement des ressources naturelles non renouvelables, pollution chimique des eaux et du sol, disparition des écosystèmes rares, extinction des espèces, raréfaction de la couche d’ozone
On sacrifie à l’idéologie de la croissance des milliards d’êtres humains parmi les générations présentes mais aussi parmi les générations à venir (véritable hypothèque sur leur avenir) à venir –C’est une idéologie folle et irresponsable liée à une volonté de puissance technico-économique illimitée, et à une société de consommation moderne fondée sur l’ accumulation illimitée : la société toute entière doit être embrasée d’un zèle irrésistible pour la production, et ne trouver ses jouissances que dans sa progression illimitée. » (Serge Latouche)
Nous croyons à un monde sans limite et notre modèle de développement est fondé sur la démesure et le gaspillage.
Nous produisons en série des produits que nous allons jeter (ère du tout-jetable) et nous croulons sous nos propres déchets-Pour produire ces biens futiles et éphémères et pour les détruire, nous gaspillons une énergie précieuse devenue rare (pour les énergies fossiles) ou nous libérons une énergie terrible(le nucléaire) que nous ne maîtrisons pas (cf. Anniversaire des 20 ans Tchernobyl le 26 avril 2006)
Comme le disait Anton Tcheckhov, « le présent est monstrueux d’absurdité »
C’est une société qui se veut prométhéenne, qui est habitée par l’hubris que dénonçaient les grecs qui a oublié de prendre en compte les contraintes de son environnement naturel.
Une analyse possible de cette tendance à la démesure peut être de nature psychique: Christian Arnsperger, dans sa Critique de l’existence capitaliste, Pour une éthique existentielle de l’économie, montre que l’économie capitaliste prend racine dans un processus inconscient : la peur de la finitude (et a fortiori de la mort) par laquelle se met en œuvre une « pulsion compulsive d’accumulation », un « fantasme d’autosuffisance absolue.» Or, l’économie mondiale est organisée de telle sorte qu’ »elle permet aux riches de se croire immortels, dégagés de toute responsabilité. » Pour Christian Arnsperger, on ne peut en sortir qu’au prix d’une remise en question individuelle et collective : il faut avant que chaque individu et la société toute entière reconnaissent que le désir ne peut jamais être comblé.
On pourrait aller plus loin avec Charles Melman et L’homme sans gravité, et dire que le désir ne doit jamais être entièrement comblé (qui dépasse les analyses freudiennes relatives à la peur de la castration dans la mesure où notre société souffrirait justement de l’absence de frustrations et d’une exigence traumatisante de jouissances.)
Il faudrait 3 planètes Terre au minimum pour que 7 milliards d’individus puissent vivre comme des européens moyens- Il en faudrait 6 pour partager le mode de vie des américains (alors qu’une petite moitié de planète suffirait si nous vivions comme des Ghanéens.)
Le déclin des écosystèmes naturels et L’impact des activités humaines
Nous consommons chaque année 120% de la terre (effondrement environnemental et épuisement des ressources)
1/5ème des espèces animales et végétales sont en voie de disparition (6000 espèces animales disparaissent/an)
50% des écosystèmes d’eau douce ont disparu-
Depuis 1950, 40 % des terres cultivées de la planète ont été dégradées par l’agriculture intensive.
Selon l’OMS, 25 millions de personnes meurent chaque année d’empoisonnement lié aux pesticides
90 % des eaux usées déversées dans la Méditerranée ne sont pas traitées
En France, 7 à 20% des cancers sont dus à la dégradation de l’environnement
D’ici 2015, 3 milliards de personnes vivront dans des pays où l’eau sera rare.
Les forêts tropicales (surexploitées par les multinationales) ne représentent plus que 2% de la surface de la terre alors qu’elles abritent 70% de toutes les espèces animales et végétales
Les richesses naturelles de la planète ont diminué de 33% entre 1970 et 1999
50% des forêts ont été rasées (3 millions d’hectares de forêts disparaissent chaque année)
70 % des espèces de poissons sont menacées par la surpêche etc.
9% des espèces d’arbres sont en voie de disparition etc.
La température moyenne a augmenté de 4 °C en 20 ans dans les régions de l’Alaska, de la Sibérie du du nord du Canada.
La fonte des glaciers entraîne la disparition de 37000km2 de glace chaque année (la taille de la Suisse)
La désertification de l’Afrique ne cesse d’avancer (les 2/3 du continent sont actuellement des déserts) ainsi que celle de l’Asie, touchant près d’un milliard d’individus. Au Sahel, le désert du Sahara progresse de près de 10 km par an, obligeant les habitants à rejoindre les villes et les bidonvilles.
On compte sur notre planète environ 250 millions de femmes, d’hommes et d’enfants sur les routes, appelés « réfugiés écologiques.»
Pendant ce temps, les Etats-Unis, principal pollueur de la planète, et son président Bush, refusent d’appliquer le protocole de Kyoto car « le niveau de vie des américains n’est pas négociable » Ils ont au moins le mérite de la franchise car si les européens l’ont signé, en revanche, ils le respectent très peu …
Tous les constats sérieux convergent : la poursuite de la croissance dans sa forme actuelle ne cesse d’augmenter la pression sur l’environnement dans des conditions qui rendent certaines des catastrophes de grande ampleur (auxquelles les populations les plus pauvres sont les plus exposées : On l’a vu avec la Louisiane) et posent même la question de la survie de l’humanité.
La logique capitaliste d’appropriation (des ressources d’eau ou d’énergie ) et d’exploitation illimitée des richesses de la planète constitue une véritable barbarie à l’égard des autres formes de vie sur la planète mais aussi à l’égard de nous même- Il est urgent de s’imposer à nous mêmes le principe de responsabilité comme nous y intime Hans Jonas.
« Le temps du monde fini commence » Paul Valéry
Conclusion : La fin du collectif et la crise du politique ?
Pour les grecs[19], le privé avait avant tout un caractère privatif : « cela » signifiait qu’on était littéralement privé de quelque chose, à savoir des facultés les plus hautes et les plus humaines ». L’homme qui n’avait d’autre vie que privée, était soit un esclave, (celui qui n’avait pas droit au domaine public) soit un barbare (celui qui n’avait pas su fonder ce domaine.) Dans les deux cas, cet homme n’était pas pleinement humain. L’homme en tant qu’individu privé n’existe qu’en tant que spécimen de l’espèce humaine appelée genre humain[20] (cf. notion d’individu) : il n’existe pas dans la sphère humaine de la culture et de la civilisation ;
Dans l’économie, on ne met rien en commun : la société civile relève uniquement de l’interdépendance des besoins[21], d’où la nécessité de penser un intérêt général.
Le domaine public, c’est le monde commun que nous partageons qui nous rassemble, nous relie et nous empêche de nous comporter de façon barbare les uns envers les autres. En son absence, nous sommes réduits à notre part animale. En ce sens, la Polis (pour les grecs) et la Res Publica (pour les romains), est ce qui est garant de civilisation.
Rousseau à son tour, dans le Contrat Social[22], théorisera l’idée que la volonté générale, qui exprime le bien commun, n’est pas « la volonté de tous » ou encore la somme des intérêts particuliers (mus par l’égoïsme ou encore par ce que Rousseau appelle l’amour-propre)- Seuls les intérêts qui ne s’opposent pas, qui ne s’excluent pas ou encore les intérêts communs constituent la volonté générale (ce qui exige des sacrifices de la part des individus.) Le compromis, qui exige l’exclusion de ses passions personnelles et égoïstes est donc au fondement du politique et du bien commun, ce que semble exclure le règne pur de l’individualisme ou de l’intérêt personnel.
Comme l’analyse G. Lipovetsky dans l’Ere du vide[23], les sociétés modernes ont inventé l’idéologie de l’individu libre, autonome et semblable aux autres (cf. régimes démocratiques.) Parallèlement, s’est mise en place une économie libre fondée sur l’entrepreneur indépendant et le marché. Or, l’extension de cette économie de marché a permis la naissance de l’individu atomisé ayant pour but une recherche de plus en plus affirmée de son intérêt privé. L’individualisme allant de pair avec une aspiration sans précédent pour l’argent, l’intimité, le bien-être, la propriété, la sécurité, il s’est ainsi produit un bouleversement dans les rapports de l’homme à la communauté et un renversement de l’organisation sociale traditionnelle. La nouvelle figure de l’individu ne paraît guère disposée à accepter les renoncements et le décentrement de soi qu’exige la vie en communauté.
Le problème est de savoir quid de la démocratie ou du marché est cause de cette dissolution du collectif ?
Déjà, Tocqueville, dans les dernières lignes De La démocratie en Amérique indiquait qu’il est possible que l’égalité conduise les Nations à la servitude, à la barbarie et aux misères. Les descriptions des individus que Tocqueville relève dans la société américaine anticipent l’évolution des sociétés démocratiques : chaque homme, écrit-il, est « retiré à l’écart », « étranger à la destinée de tous les autres », « quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux mais il ne les voit pas ; il les touche mais il ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui-seul et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire au moins qu’il n’a plus de patrie »[24]
Tocqueville envisage le nouveau despotisme qui pourrait apparaître au sein des sociétés démocratiques : à la différence de ceux qui ont existé dans le passé, il serait plus étendu et plus doux, ne brisant pas les volontés mais les amollissant, les pliant et les dirigeant, entraînant une nouvelle servitude « réglée, douce et paisible ».
Analysant le texte de Tocqueville, Jean Pierre Le-Goff, dans La démocratie post-totalitaire (2002), montre que la crise que traversent nos sociétés modernes est beaucoup plus profonde que cette potentialité de désengagement civique décrit par Tocqueville : c’est le statut même de citoyenneté qui est remis en question[25]. Toute la vie politique vise précisément à désapprendre aux individus qu’ils peuvent se gouverner (c’est là que se trouve la véritable culture de l’assistanat)- Elle vise à convaincre qu’il y a des experts auxquels il faut confier les affaires. On a oublié que la politique n’était pas une science mais un art – et donc pas une affaire de spécialistes
La méfiance à l’égard de l’action collective (assimilée d’emblée au totalitarisme), à l’égard des institutions et l’Etat et de tout mouvement collectif serait, selon l’auteur, lié à l’héritage de mai 1968. Et l’auteur de remarquer, non sans ironie, que l’utopie soixante-huitarde a retrouvé paradoxalement une seconde jeunesse dans l’idéologie libérale.
La désaffection pour le collectif et l’action collective (dérive potentielle du régime démocratique) portée par cette révolution va donc s’épanouir dans l’idéologie de la modernisation portée par le libéralisme.
Ainsi, la critique soixante-huitarde de l’Etat et des pouvoirs a rencontré la critique libérale de l’interventionnisme étatique et le nouvel individualisme auto-centré, exigeant la satisfaction immédiate de ses besoins et de ses désirs, rejoint le modèle du client-roi promu par le libéralisme.
Il y aurait donc comme soubassement à la « dictature des marchés », le culte ultra-démocratique d’un sujet totalement autonome. C’est dans ce contexte d’autonomie proclamée du sujet (désirant échapper à toute régulation et se repliant sur sa sphère privée) que l’ultralibéralisme a pu imposer son idéologie. Depuis les années 80 et particulièrement de puis la chute du mur de Berlin, on assiste à un essoufflement des grandes idéologies soit révolutionnaires, soit véritablement réformistes- On est résigné, on se conforme (conformisme régnant)- On laisse faire …le marché en pensant comme le disait Guizot, qu’il nous enrichira alors que la situation sociale et écologique mondiale se dégrade.
Au cœur de la barbarie économique, se trouve donc une véritable crise de nos institutions démocratiques qui s’exprime notamment dans la dérive gestionnaire et communicationnelle de nos représentants. La politique, ce n’est plus l’action mais la gestion de l’inéluctable (« la mondialisation ») cad la gestion des contraintes économiques au détriment d’un véritable projet de société et de reconstruction sociale et culturelle véritablement susceptible de prendre à bras le corps les défis inédits que rencontre la collectivité. Faire de la politique, aujourd’hui, pour les partis au pouvoir, c’est suivre le courant, cad appliquer la politique ultralibérale qui est à la mode- C’est dans le cadre de cette impuissance proclamée et de ce manque cruel d’imagination que se développe ce que Le-Goff appelle « la Barbarie douce » Pour sortir de cette barbarie du privé, il faudrait tout d’abord développer l’éducation à la chose commune et transformer les institutions pour qu’elles soient véritablement participatives.
« Comme le disait Thucydide : « il faut choisir : se reposer ou être libre » (…) Vous ne pouvez pas vous reposer. Vous ne pouvez pas vous asseoir devant la télé. Vous n’êtes pas libre quand vous êtes devant la télé. Vous croyez être libre en zappant comme un imbécile, vous n’êtes pas libre. C’est une fausse liberté(…) La liberté, c’est l’activité(…) et l’activité qui sait poser des limites »[26]
Cf. Texte 10 (Annexe)
Il est urgent de sortir de l’insignifiance[27], de redonner un sens au monde.
ANNEXES
Texte 1 : « Ainsi il existe une espèce de l’art d’acquérir qui par nature est une branche de l’économie domestique, dans la mesure où celle-ci doit, ou bien avoir sous la main, ou bien procurer, de façon à les rendre disponibles, les richesses dont il est possible de constituer des approvisionnements, quand elles sont nécessaires à la vie et utiles à la communauté politique ou familiale (…) Mais il existe un autre genre de l’art d’acquérir, qui est spécialement appelé, et appelé à bon droit, chrématistique ; c’est à ce mode d’acquisition qu’est due l’opinion qu’il n’y a aucune limite à la richesse et à la propriété (…) La forme domestique de la chrématistique a en vue une fin autre que l’accumulation de l’argent tandis que la seconde a pour fin l’accumulation même (…) La raison de cette attitude, c’est qu’ils s’appliquent uniquement à vivre, et non à bien vivre et comme l’appétit de vivre [épithumia en grec qui signifie le désir aveugle et irrationnel] est illimité, ils désirent des moyens de le satisfaire également illimités (…) On voit donc clairement que, dans l’administration domestique, on porte un plus grand intérêt aux personnes qu’à la possession des biens inanimés, plus d’intérêt aussi à l’excellence des personnes qu’à celle des choses dont on est propriétaire et qu’on appelle richesses.»
Aristote, La politique, chap.8-13
Texte 2 de John Kenneth Galbraith[28], « L’art d’ignorer les pauvres »
Chaque catastrophe « naturelle » révèle, s’il en était besoin, l’extrême fragilité des classes populaires, dont la vie comme la survie se trouvent dévaluées. Pis, la compassion pour les pauvres, affichée au coup par coup, masque mal que de tout temps des penseurs ont cherché à justifier la misère – en culpabilisant au besoin ses victimes – et à rejeter toute politique sérieuse pour l’éradiquer.
« Je voudrais livrer ici quelques réflexions sur l’un des plus anciens exercices humains : le processus par lequel, au fil des années, et même au cours des siècles, nous avons entrepris de nous épargner toute mauvaise conscience au sujet des pauvres(…) Les problèmes résultant (…) de la justification de la bonne fortune de quelques uns face à la mauvaise fortune des autres, sont une préoccupation intellectuelle de tous les temps. Ils continuent de l’être aujourd’hui.
Il faut commencer par la solution proposée par la Bible : les pauvres souffrent en ce bas monde, mais ils seront magnifiquement récompensés dans l’autre. Cette solution admirable permet aux riches de jouir de leur richesse tout en enviant les pauvres pour leur félicité dans l’au-delà.
Bien plus tard, dans les vingt ou trente années qui suivirent la publication, en 1776, des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations – à l’aube de la révolution industrielle en Angleterre –, le problème et sa solution commencèrent à prendre leur forme moderne. Un quasi-contemporain d’Adam Smith, Jeremy Bentham (1748-1832), inventa une formule qui eut une influence extraordinaire sur la pensée britannique et aussi, dans une certaine mesure, sur la pensée américaine pendant cinquante ans : l’utilitarisme. « Par principe d’utilité, écrivit Bentham en 1789, il faut entendre le principe qui approuve ou désapprouve quelque action que ce soit en fonction de sa tendance à augmenter ou diminuer le bonheur de la partie dont l’intérêt est en jeu. » La vertu est, et même doit être, autocentrée. Le problème social de la coexistence d’un petit nombre de riches et d’un grand nombre de pauvres était réglé dès lors que l’on parvenait « au plus grand bien pour le plus grand nombre ». La société faisait de son mieux pour le maximum de personnes, et il fallait accepter que le résultat soit malheureusement très déplaisant à l’encontre de ceux, très nombreux, pour lesquels le bonheur n’était pas au rendez-vous.
En 1830, une nouvelle formule, toujours d’actualité, fut proposée pour évacuer la pauvreté de la conscience publique. Elle est associée aux noms du financier David Ricardo (1772-1823) et du pasteur anglican thomas Robert Malthus (1766-1834) : si les pauvres sont pauvres, c’est leur faute – cela tient à leur fécondité excessive. Leur intempérance sexuelle les a conduits à proliférer jusqu’aux limites des ressources disponibles. Pour le malthusianisme, la pauvreté ayant sa cause dans le lit, les riches ne sont pas responsables de sa création ou de sa diminution.
Au milieu du XIXe siècle, une autre forme de déni connut un grand succès, particulièrement aux Etats-Unis : le « darwinisme social », associé au nom de Herbert Spencer (1820-1903). Pour ce dernier, dans la vie économique comme dans le développement biologique, la règle suprême était la survie des plus aptes, expression que l’on prête à tort à Charles Darwin (1809-1882.) L’élimination des pauvres est le moyen utilisé par la nature pour améliorer la race. La qualité de la famille humaine sort renforcée de la disparition des faibles et des déshérités.
L’un des plus notables porte-parole américains du darwinisme social fut John D. Rockefeller, le premier de la dynastie, qui déclara dans un discours célèbre : « La variété de rose “American Beauty” ne peut être produite dans la splendeur et le parfum qui enthousiasment celui qui la contemple qu’en sacrifiant les premiers bourgeons poussant autour d’elle. Il en va de même dans la vie économique. Ce n’est là que l’application d’une loi de la nature et d’une loi de Dieu. »
Au cours du XXe siècle, le darwinisme social en vint à être considéré comme un peu trop cruel : sa popularité déclina et, quand on y fit référence, ce fut généralement pour le condamner. Lui succéda un déni plus amorphe de la pauvreté, associé aux présidents Calvin Coolidge (1923-1929) et Herbert Hoover (1929-1933). Pour eux, toute aide publique aux pauvres faisait obstacle au fonctionnement efficace de l’économie. Elle était même incompatible avec un projet économique qui avait si bien servi la plupart des gens. Cette idée qu’il est économiquement dommageable d’aider les pauvres reste présente. Et, au cours de ces dernières années, la recherche de la meilleure manière d’évacuer toute mauvaise conscience au sujet des pauvres est devenue une préoccupation philosophique, littéraire et rhétorique de première importance. C’est aussi une entreprise non dépourvue d’intérêt économique.
Des quatre ou peut-être cinq méthodes en cours pour garder bonne conscience en la matière, la première est le produit d’un fait incontestable : la plupart des initiatives à prendre en faveur des pauvres relèvent, d’une manière ou d’une autre, de l’Etat. On fait alors valoir qu’il est par nature incompétent, sauf quand il s’agit de gérer le Pentagone et de passer des marchés publics avec des firmes d’armements. Puisqu’il est à la fois incompétent et inefficace, on ne saurait lui demander de se porter au secours des pauvres : il ne ferait que mettre davantage de pagaille et aggraverait encore leur sort. (…) »
Extrait du Monde Diplomatique, Octobre 2005
Texte 3 : de Viviane Forrester, l’Horreur économique (1996),
« Propagande efficace [à laquelle nous sommes confrontés] et qui a su récupérer, ce n’est pas anodin, nombre de termes positifs, séducteurs, qu’elle a judicieusement accaparés, détournés, assujettis. Voyez ce marché libre de faire du profit ; ces plans sociaux chargés, en fait, de chasser de leur travail, et aux moindres frais des hommes et des femmes dès lors privés de moyens de vivre et parfois d’un toit ; l’Etat-providence, alors qu’il fait mine de réparer timidement des injustices flagrantes, souvent inhumaines. Et parmi tant d’autres expressions, ces assistés qui se doivent d’être humiliés de leur état (et qui le sont) alors que ne sera pas assisté, et du berceau à la tombe, un héritier (…)
De ce système surnage cependant une question essentielle, jamais formulée : Faut-il mériter de vivre pour en avoir le droit ? Une infime minorité, déjà exceptionnellement nantie de pouvoirs, de propriétés et de privilèges avérés comme allant de ce soi, tient ce droit d’office. Quant au reste de l’humanité, il lui faut, pour mériter de vivre, se démontrer « utile » à la société, du moins à ce qui la gère, la domine, : l’économie plus que jamais confondue avec les affaires (…)
A voir comment on prend, comment on jette des hommes et des femmes en fonction d’un marché du travail erratique, de plus en plus imaginaire, comparable à la « peau de chagrin », un marché dont ils dépendent, dont leurs vies dépendent mais qui ne dépend pas d’eux ; à voir comment déjà, si souvent, on ne les prend plus, on ne les prendra plus, et comment ils végètent alors, jeunes en particulier, dans une vacuité sans bornes, donnée pour dégradante, et comme on leur en veut de cela (…) A voir qu’au-delà de l’exploitation des hommes, il y avait pire : l’absence de toute exploitation - Comment ne pas se dire que, non exploitables, pas même exploitables, plus du tout nécessaires à l’exploitation, elle-même inutile, les foules peuvent trembler…
Nous n’ignorons plus, nous ne pouvons prétendre ignorer qu’à l’horreur il n’est rien d’impossible, qu’il n’y a pas de limites aux décisions humaines. De l’exploitation à l’exclusion, de l’exclusion à l’élimination, voire à des exploitations désastreuses inédites, est-ce là un scénario impensable ? Nous savons d’expérience que la barbarie, toujours latente, se conjugue le mieux du monde avec la placidité de ces majorités qui savent si bien amalgamer le pire à la fadeur ambiante (…)»
Texte 4 de Viviane Forrester, l’Horreur économique (1996)
« Tandis que les nations et leurs classes politiques semblent si chagrines en raison du chômage et se proclament ardemment mobilisées contre lui, qui les obsède nuit et jour, l’OCDE publie dans un rapport[29] une opinion…plus nuancée : « pour obtenir un ajustement donné des salariés, il faudra un niveau plus élevé du chômage conjoncturel », y déclare t-on.
Toujours dans la même verve fraternelle et conviviale, on y précise, comme on donnerait dans la presse du cœur la recette pour attirer ou garder la femme de sa vie : « L’empressement des travailleurs à accepter des emplois faiblement rémunérés dépend en partie de la générosité relative des prestations de chômage…Il y a lieu, dans tous les pays, de raccourcir la durée des droits lorsqu’elle est trop longue ou de rendre les conditions d’admission plus strictes ;[30]
Les puissances économiques privées, internationales, multinationales, transnationales, ne s’encombrent pas du souci de plaire, hantise des pouvoirs politiques (…) Ainsi la Banque mondiale va droit au fait, sans manières ni circonvolutions : « une flexibilité accrue du marché du travail –en dépit de sa mauvaise réputation, le mot étant un euphémisme renvoyant à des baisses de salaire et à des licenciements-est essentielle pour toutes les régions entreprenant des réformes en profondeur. » Le FMI renchérit : « Il ne faut pas que les gouvernements européens laissent les craintes suscitées par les retombées de leur action sur la répartition des revenus les empêcher de se lancer avec audace dans une réforme de fond des marchés de travail. L’assouplissement de ceux-ci passe par la refonde de l’assurance-chômage, du salaire minimum légal et des dispositions qui protègent l’emploi. » [31]
Contre les exclus, la bataille gronde. Ils tiennent décidément trop de place. Nous le disions plus haut : ils ne sont de loin pas assez exclus. Mais l’OCDE sait comment s’y prendre avec ces gens qui ne travaillent que poussés au cul par la misère (…) Voici la description de la situation aux Etats-Unis donnée par M. Edmund S.Phelps [paru dans Le Monde, 12 mars 1996], économiste notoire, professeur à l’Université de Columbia, un modéré qui analyse sans passion les avantages et les inconvénients des différents modèles de réactions économiques au chômage. Voici d’abord les bienfaits des restructurations qui, grâce à « l’insécurité qui pèse ainsi sur les travailleurs, permettent aux employeurs de réduire leurs coût salariaux, de créer des emplois en particulier dans des activités de services qui ne sont pas seulement mal payés mais précaires (…) Ainsi, le salarié américain qui perd son job doit impérativement (…) trouver et accepter un emploi [en raison de l’absence d’aide sociale] même si celui-ci ne correspond pas à ce qu’il recherche. » L’ennui, c’est que « pour les travailleurs sans qualification, il est souvent difficile de trouver un emploi, même très mal payé. » Ce que Déplore surtout M. Phelps, c’est que « ces chômeurs s’engagent alors dans des activités annexes : ils font la manche, le commerce de la drogue, les petits trafics de la rue. La criminalité se développe. »
Texte 5 de Joseph Stiglitz, La grande désillusion : « Les prescriptions du FMI, en partie fondées sur l’hypothèse dépassée selon laquelle le marché aboutit spontanément aux résultats les plus efficaces, n’autorisent pas les interventions souhaitables de l’Etat sur le marché (…) On prétend [par exemple] aider les pays en développement alors qu’on les force à ouvrir leurs marchés aux produits des pays industriels avancés, qui eux-mêmes continuent à protéger leurs propres marchés. Ces politiques sont de nature à rendre les riches plus riches et les pauvres encore plus pauvres-et plus furieux»[32]
« Depuis sa naissance, le FMI a beaucoup changé. On l’a créé parce qu’on estimait que les marchés fonctionnaient souvent mal, et le voici devenu le champion fanatique de l’hégémonie du marché (…) Keynes doit se retourner dans sa tombe (…) Dans bien des cas, des valeurs et des intérêts commerciaux ont évincé le souci de l’environnement, de la démocratie, des droits humains et de la justice sociale.[33] »
Texte 6 de George Orwell, 1984 :
[Contre la création d’une société égalitaire dans laquelle « le nombre d’heures de travail serait court, où chacun aurait suffisamment de nourriture etc. » p.269-270] « Si tous jouissaient, de la même façon, de loisirs et de sécurité, la grande masse d’être humains qui est normalement abrutie par la pauvreté pourrait s’instruire et apprendre à réfléchir par elle-même ; elle s’apercevrait alors tôt ou tard que la minorité privilégiée n’a aucune raison d’être et la balaierait. En résumé, une société hiérarchisée n’était possible que sur la base de la pauvreté et de l’ignorance (…) Le problème était de faire tourner les roues de l’industrie sans accroître la richesse réelle du monde. Des marchandises devaient être produites, mais non distribuées. En pratique, le seul moyen d’y arriver était de faire continuellement la guerre. L’acte essentiel de la guerre est la destruction, pas nécessairement des vies humaines, mais des produits du travail humain (…) »
Texte 7 : Les exportations d’armes des pays du G8 alimentent la pauvreté et les atteintes aux droits humains : Un nouveau rapport de la campagne "Contrôlez les armes" réalisé par Amnesty International, Oxfam et le RAIAL.
Selon de nouvelles recherches dont les résultats ont été publiés en juin 2005, en exportant des armes de manière irresponsable dans certains des pays les plus pauvres et les plus touchés par la guerre, les États du G8 ne tiennent pas leurs engagements de réduire la pauvreté, de ramener la stabilité et de faire respecter les droits humains. Des armes ont ainsi été exportées dans des pays comme la Colombie, le Myanmar (ex-Birmanie), les Philippines, la République du Congo et le Soudan. À la veille de la réunion des ministres des Affaires étrangères du G8, qui se tiendra à Londres du 23 au 24 juin, un nouveau rapport de la campagne "Contrôlez les armes" révèle que les pays du G8 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni et Russie), continuent d’envoyer des équipements militaires, des armes et des munitions vers des destinations où ce matériel contribue à des atteintes flagrantes aux droits humains.
« Chaque année, des centaines de milliers de personnes sont tuées, torturées, violées ou déplacées de force parce que des armes sont utilisées de manière abusive, a déclaré Irene Khan, secrétaire générale d’Amnesty International. Comment prendre au sérieux l’engagement du G8 de mettre fin à la pauvreté et à l’injustice quand on constate que certains de ses membres menacent la paix et la stabilité en approuvant sciemment des transferts d’armes à des régimes répressifs, à des régions qui connaissent de terribles conflits ou à des pays qui ont à peine les moyens de s’acheter ces armes ? » (…)
« Ces recherches indiquent que, en plus d’être responsables de plus de 80 % des exportations d’armes au niveau mondial, les pays du G8 continuent de vendre des armes qui oppriment les populations les plus pauvres et les plus vulnérables de la planète, a déclaré Barbara Stocking, directrice d’Oxfam. Myanmar (…)
« Vu l’ampleur des dégâts causés par les transferts d’armes irresponsables, qu’il s’agisse des vies humaines anéanties ou des biens et moyens de subsistance détruits, le G8 doit traduire ses paroles en actes et demander que la négociation d’un traité sur le commerce des armes soit entamée d’ici 2006, a déclaré Rebecca Peters, directrice du RAIAL. Faire moins reviendrait à trahir honteusement les millions d’hommes, de femmes et d’enfants dont les droits humains sont bafoués . »
Texte 8 : de George Orwell ; 1984 :
« Le parti enseignait que les prolétaires étaient des inférieurs naturels, qui devaient être tenus en état de dépendance, comme les animaux, par l’application de quelques règles simples (…) Laissés à eux-mêmes, comme le bétail lâché des plaines de l’Argentine,(…), ils naissaient, ils poussaient dans la rue, ils allaient au travail à partir de douze ans (…) et mouraient pour la plupart à soixante. Le travail physique épuisant, le souci de la maison et des enfants, les querelles mesquines entre voisins, les films, le football, la bière et, surtout le jeu, formaient tout leur horizon et comblaient leurs esprits. Les garder sous contrôle n’étaient pas difficiles. Quelques agents de la Police de la Pensée circulaient constamment parmi eux, répandaient de fausses rumeurs, notaient et éliminaient les quelques individus qui étaient susceptibles de devenir dangereux.
On n’essayait pas de les endoctriner avec l’idéologie du parti. Il n’était pas désirable que les prolétaires puissent avoir des sentiments politiques profonds. Tout ce qu’on leur demandait, c’était un patriotisme primitif auquel on pouvait faire appel chaque fois qu’il était nécessaire de leur faire accepter plus d’heures de travail ou des rations plus réduites *. Ainsi, même quand ils se fâchaient, comme ils le faisaient parfois, leur mécontentement ne menait nulle part car il n’était pas soutenu par des idées générales** (…) La criminalité dans Londres, était considérable. Il y avait tout un Etat dans l’Etat, fait de voleurs, de bandits, de prostituées, de marchands de drogue, de hors-la-loi de toutes sortes. Mais comme cela se passait entre prolétaires, cela n’avait aucune importance [34] »
* cf. notion de « patriotisme économique » auquel font appel nos dirigeants.
**cf. révolte dans les banlieues en novembre 2005 appuyée sur aucune revendication d’ordre politique- car incapable d’être verbalisée par ses acteurs- Attention au thème central du dialogue et de la formalisation de la pensée comme ultime arme contre la violence : ce qui ne peut s’exprimer par les mots, s’exprime par la violence.
Texte 9 de Christophe Dejours, Souffrance en France et banalisation de l’injustice sociale :
« La précarité ne touche pas que les travailleurs précaires. Elle a des conséquences majeures sur le vécu et sur les conduites de ceux qui travaillent. En définitive, c’est leur emploi qui est précarisé par le recours possible aux emplois précaires pour les remplacer, et aux licenciements pour le moindre écart (…)
- Le premier effet de la précarisation, c’est l’intensification du travail et l’augmentation de la souffrance subjective (…)
- Le deuxième effet, c’est la neutralisation de la mobilisation collective contre la souffrance, contre la domination et l’aliénation [résignation et peur]
- La troisième conséquence, c’est la stratégie défensive du silence, de la cécité et de la surdité. Chacun doit d’abord se préoccuper de « tenir.» Le malheur d’autrui, non seulement on n’y peut rien, mais sa perception même constitue une gêne ou une difficulté subjective supplémentaire, qui nuit aux efforts d’endurance. Aussi convient-il, pour résister, de se fermer à ce que l’on voit, à ce que l’on entend autour de soi, dans le registre de la souffrance et de l’injustice infligées à autrui (…)
Le quatrième effet de la menace au licenciement et à la précarité, c’est l’individualisme, le chacun pour soi. Ainsi que l’écrit Sofsky, à partir d’un certain niveau de souffrance, « la misère ne rassemble pas : elle détruit la réciprocité. » [35]
Texte 10 de Jean Pierre Le-Goff, La démocratie post-totalitaire
« L’existence d’une autre figure de la barbarie, différente de la violence et de la cruauté n’est pas, à vrai dire, une idée nouvelle. Les romains distinguaient déjà deux aspects de la barbarie : la feritas qui renvoie à une rage ouverte de destruction et la vanitas qui désigne la vacuité, la stérilité du vide. Analysant au 19ème siècle le nihilisme européen, Nietzsche distinguait « le nihilisme actif », comme « force de violence apte à la destruction » et le « nihilisme passif », signe de faiblesse et d’épuisement. On ne peut exclure cette dernière possibilité.[36] (…)
L’illusion selon laquelle nous en aurions fini avec l’histoire et la barbarie, que nous pourrions désormais vivre dans un monde pacifié unifié par les lois du marché a fait long feu. (…)
Le problème [est celui] de l’idéologie libérale qui, dans le vide politique et culturel, fait du marché le fondement des sociétés et du monde, un modèle et un pôle autour desquels l’ensemble des activités devrait s’ordonner. La régulation est urgente (…)
De nouveau, l’histoire fait signe. C’est en montrant que leurs valeurs ne se limitent pas à celles du marché, à la puissance technologique et militaire, mais qu’elles sont porteuses d’une conception du vivre-ensemble démocratique, que les sociétés européennes peuvent exercer une influence émancipatrice »
[1] Cité in Barbarie de L’ignorance, entretien entre George Steiner et Antoine Spire, Editions de l’Aube, 2000, p.36
[2] George Steiner, Dans le château de Barbe-bleue, Notes pour une redéfinition de la culture, Seuil, Paris, 1973, éd. Gallimard, coll. « Folio-Essais », p. 90
[3] Ibid, p.38
[4] Voir Christian Comélieu, Les impasses de la modernité
[5] La notion de gouvernance est issue du monde de l’entreprise. Le gouvernement d’entreprise (corporate governance) est défini comme l’ensemble des mécanismes organisationnels et de marché permettant de contrôler l’exercice du pouvoir.
[6] Christian Comélieu, Les impasses de la modernité
[7] ibid.
[8] On retrouve le même type d’analyse chez Cornélius Castoriadis, lorsqu’il dit que la monnaie en tant qu’unité de valeur et moyen d’échange est une grande invention, une grande création de l’humanité. Le problème, c’est lorsque celle-ci devient, dans les systèmes capitalistes et précapitalistes, un instrument d’accumulation individuelle de richesses. et d’acquisition de moyen de production [in Une société à la Dérive, « Marché, capitalisme, démocratie .»]
[9] cf. distinction entre les « besoins » qui sont liés au corps et les «désirs » qui sont liés à l’imaginaire
[10] Œdipe (qui ne cessait de contredire les Dieux et l'oracle de Delphes) et Antigone (qui tenait absolument à enterrer son frère, alors que les autorités religieuses et politiques avaient décrété qu'il devait rester où il était) sont des exemples célèbres de personnes se comportant avec hubris, ou orgueil démesuré. La religion grecque ignore la notion de péché tel que le conçoit le christianisme. Il n'en reste pas moins que l'hybris constitue la faute fondamentale de cette civilisation. La conception de l'hybris comme faute détermine la morale des Grecs comme étant une morale de la mesure, de la modération et de la sobriété, obéissant à l'adage « pan metron », qui signifie littéralement « de la mesure en toute chose », ou mieux encore « jamais trop » ou « toujours assez », L'homme doit rester conscient de sa place dans l'univers, c'est-à-dire à la fois de son rang social dans une société hiérarchisée et de sa mortalité face aux dieux immortels.
[11] Sur le libéralisme voir l’excellent livre de Pierre Manent, Les libéraux, tel Gallimard.
[12] Sur les questions de justice sociale, voir l’excellent livre de Will Kymlicka, Les théories de la Justice, éd. La Découverte, 1999
[13] Zbigniew Brzezinski, patron de la Trilérale, club fermé qui réunit l’élite économique, politique, militaire et idéologique, invite à créer pour les 80% d’individus surnuméraires frustrés, par rapport aux besoins de l’économie mondiale, « un cocktail d’alimentation suffisante et de divertissements abrutissants.»
[14] Chiffres extraits du rapport du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), 1998, cité par Patrick Viveret, in « Reconsidérer la richesse », rapport du secrétaire d’Etat à l’EconomiE solidaire et sociale, janvier 2002-
[15] Economiste, auteur du Nouvel Etat industriel, Paris 1968 et des Mensonges de l’économie, Grasset, Paris, 2004
[16] Une enquête officielle du ministère du travail le montre : « Au fil des ans, note l’étude, les licenciements pour motif personnel sont devenus de plus en plus fréquents, que la conjoncture soit bonne ou mauvaise. Ils ont augmenté entre 2001 et 2003 de 25% dans l’industrie et de 60% dans le tertiaire.
[17] éd. Folio, p.269-270
[18] éd. Folio, p105
[19] Cf. Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, « Le domaine public et le domaine privé », Agora Pocket, p.76
[20] ibid. p. 85
[21] Voir à ce sujet les analyse de Hegel dans les Principes de la Philosophie du droit
[22] Contrat Social, II, III, « Si la volonté générale peut errer »
[23] L’Ère du vide, Essai sur l’individualisme contemporain, (1983), Gallimard, p.27 et 216
[24] Alexis de Tocqueville, De La démocratie en Amérique, T.2, chap.VI
[25] Le citoyen, disait Aristote, c’est quelqu’un qui est capable de gouverner et d’être gouverné. Tout les hommes libres étant capable de gouverner, l’élection des magistrats se faisait par tirage au sort.
[26] Cf. Cornelius Castoriadis, Post-scriptum sur l’insignifiance- Entretiens avec Daniel Mermet, Ed. de l’Aube, 2004, p.38
[27] Cf. Cornelius Castoriadis, Post-scriptum sur l’insignifiance- Entretiens avec Daniel Mermet
[28] Economiste, auteur du Nouvel Etat industriel, Paris 1968 et des Mensonges de l’économie, Grasset, Paris, 2004
[29] Etude de l’OCDE sur l’emploi, Paris, Juin 1994
[30] Banque mondiale, World Department report, workers in an integrating world, Oxford University Presse 1995
[31] Bulletin du FMI, 23 mai 1994
[32] Joseph E. Stiglitz, La grande désillusion, éd. Livre de poche, p 21-25
[33] La grande désillusion, éd. Livre de poche, p 42-53
[34] G.Orwell, 1984, (1948) éd.folio, p.105-106
[35] Cf. sur ce point, l’ouvrage de Christophe Dejours, Souffrance en France, La banalisation de l’injustice sociale, éd. du seuil, 1998
[36] Jean Pierre Le-Goff, La démocratie post-totalitaire, éd. La découverte, 2002, p.186 et 196
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