Big Brother is watching you
mercredi 16 mars 2005
mercredi 16 mars 2005
Au-delà de la « lutte des classes » sociologique immanente, le problème de la nature du contexte social du système, en tant que nature commune à toutes les classes, devient encore plus explicite dans « 1984 », un livre rappelant fortement le roman « Nous autres » de Zamiatine (et peut-être inspiré par lui). Au premier plan, chez Zamiatine comme chez Orwell, on rencontre la figure du guide omnipotent et supranaturel, baptisée dans le premier cas simplement « le Bienfaiteur », et dans le deuxième « Big Brother », bien sûr tous deux inspirés par les dictatures étatiques totalitaires et politiques de l’époque de l’entre-deux-guerres. Mais ici aussi transparaît une toile de fond allant largement au-delà des faits explicités. Derrière le pouvoir personnifié surgit le caractère anonyme, « objectivé », du totalitarisme. Le Bienfaiteur de Zamiatine se révèle être une véritable machine intelligente, et le Big Brother d’Orwell peut être aisément comprise comme métaphore d’une matrice de commande systémique fonctionnant de façon beaucoup plus contraignante dans l’actuel totalitarisme que dans les dictatures politiques de la première moitié du XXème siècle.
L’inquiétude, dans « 1984 », naît moins de la contrainte extérieure que de son intériorisation, où elle apparaît finalement comme impératif du moi propre. La fin, en soi irrationnelle, de l’interminable « valorisation de la valeur » par le travail abstrait exige un homme autorégulateur s’opprimant lui-même au nom des lois anonymes du système. L’idéal, c’est l’auto observation et l’autocontrôle de cet « entrepreneur de soi-même » par son surmoi capitaliste : « suis-je assez efficace, assez adapté ? Suis-je dans la tendance, suis-je concurrentiel ? ». La voix de Big Brother est celle du marché mondial anonyme, et le fonctionnement de la « police de la pensée » - les rapports démocratiques de concurrence - est beaucoup plus raffiné que l’intervention de n’importe quelle police secrète.
Big Brother, nous t’aimons
Il en est de même pour la fameuse langue orwellienne, la « Novlangue » qui, avec ses interversions de sens, se trouve être finalement déjà, depuis plus de deux cents ans, la langue du libéralisme économique. Quand, au nom de Big Brother, on affirme : « la liberté c’est l’esclavage », cela signifie aussi, à l’inverse : « l’esclavage c’est la liberté », notamment l’auto soumission joyeuse aux prétendues « lois naturelles » de la physique sociale de l’économie de marché. C’est pareil pour les autres slogans de la Novlangue : « la guerre c’est la paix » - nul ne sait mieux cela que l’OTAN, en tant que police mondiale autoproclamée ; « l’ignorance c’est la force » - qui d’autre que le consommateur de masse ou le manager, dont le succès à tous deux dépend de l’ignorance sociale, ne signeraient en toute bonne conscience cette maxime ? Remettre en question, même en pensée, le système délirant et clos de la « liberté » déterminée économiquement, c’est être out ou, comme il est dit dans « 1984 » : « Le crime de pensée n’engendre pas la mort : le crime de pensée est la mort », c’est-à-dire la mort sociale.
On peut démissionner d’une secte politique et, dans un Etat totalitaire, au moins se réfugier dans « l’émigration intérieure » ; mais il est aussi impossible pour l’homme capitaliste devenu autorégulateur de démissionner du marché totalitaire que de son propre « moi », devenu « capital humain ». La conscience est reliée au mécanisme omniprésent de la concurrence, obligeant à se mentir sans cesse à soi-même en raisonnant dans les termes de la Novlangue économique néo-libérale : « productivité déchaînée est expérience de soi », « l’auto-soumission c’est l’autoréalisation », « la peur sociale c’ est l’auto-libération » etc. Un siècle auparavant, Rimbaud avait déjà formulé de manière inégalée la schizo-devise de l’homme moderne : « Je est un autre ».
« Etre libre » ne signifie dans ce monde rien d’autre que de savoir ce que Big Brother ou Le Bienfaiteur, c’est-à-dire le marché totalitaire, pourrait demander aux hommes, de le prédire et de s’y conformer dans une obéissance zélée et inconditionnelle -ou alors de rester sur le bord de la route, de perdre son existence sociale et de mourir prématurément. Il n’y a plus besoin de système de surveillance bureaucratique pour que ces sanctions s’exercent sur les « perdants ». C’est parfaitement réglé par ce lugubre pouvoir anonyme de la machine sociale du capital devenu rapport mondial total. Le pouvoir des lois systémiques aveugles, violant les ressources naturelles et humaines, s’est émancipé de toute volonté sociale - et donc aussi de la subjectivité du management.
D’une certaine façon, le monde est devenu une gigantesque et unique « ferme des animaux », dans laquelle peu importe qui commande, du fermier Jones ou du Premier Cochon Napoléon, parce que les « décideurs » subjectifs ne sont rien d’autre que les agents d’un mécanisme autonomisé qui ne cessera pas de fonctionner avant d’avoir transformé, par le « travail », le monde en un désert sans vie. Dans cette ferme-monde automatisée, toute pensée critique s’interrogeant sur le sens et le but de ce fonctionnement délirant est immédiatement étouffée par le bêlement assourdissant des brebis démocratiques aux paroles « objectivées » : « travail bon, chômage mauvais », « capacité de concurrence bon, exigences sociales mauvais », etc. Si nous caressons un peu les paraboles orwelliennes à l’inverse du sens du poil, nous pouvons nous y reconnaître nous-mêmes, prisonniers d’un système à un stade de mûrissement avancé, d’un totalitarisme faisant paraître presque anodins « La ferme des animaux » et « 1984 ».
Robert Kurz - Krisis
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