
"Si vous trouvez que l'éducation coûte cher, essayez l'ignorance"
Abraham Lincoln
Dans son ouvrage Eduquer le citoyen, Patrice Canivez écrit, à propos de ce qu’il nomme la théorie de l’éducation d’Hannah Arendt :
« L’éducation doit donc être conservatrice, précisément pour que le monde puisse évoluer. L’éducation « révolutionnaire », en rompant avec la culture et les traditions, prive en fait les enfants du sol sur lequel ils peuvent s’appuyer pour inventer. Elle est un facteur de conformisme, parce qu’en se désintéressant du monde, elle l’abandonne plus sûrement au vieillissement qu’en transmettant les traditions que d’autres continueront en les critiquant et en les repensant. (…)
La conception arendtienne a l’intérêt de montrer en quoi l’autorité, sans laquelle l’enseignement est impossible, n’a rien à voir avec une démonstration de force. Elle repose à la fois sur le savoir de l’enseignant et sur le fait qu’il incarne, aux yeux des enfants, la mémoire d’une civilisation. Elle découle de la confiance que les élèves accordent à celui qui assure le lien avec le passé, et par conséquent avec le monde qui en est issu. Il est donc difficile d’obtenir cette autorité, ou de la rétablir, si la société toute entière cultive l’obsession de la nouveauté et le mépris du passé. Car cette société, dans le moment même où elle exige des enseignants une certaine autorité, sape les fondements sur lesquels elle repose. »
Je suis entièrement d'accord avec ces propos et m'inscris en faux contre une idéologie dite de gauche, laxiste et démagogique qui entend transformer l'école en "lieu de vie" cool et décontracté dans lequel la parole de l'élève a autant de valeur que celle du professeur.
Bien entendu, j'en veux tout particulièrement à la réforme de Jospin en 1989 qui a placé l'élève...euh, pardon "l'apprenant" au centre du système (délogeant ainsi le savoir) - élève étant censé désormais construire lui-même ses propres savoirs. Il s'agissait de libérer l'enfant du carcan scolaire afin de laisser spontanément sa liberté se développer...Idéal fumeux d'un enseignement sans contrainte ni obligation (loin de l'effort sur soi qu'il est nécessaire de fournir pour se hisser au dessus-de soi, pour se hisser jusqu'à la culture...) un idéal fumeux de liberté...comme si l'accès à la véritable liberté n'était pas le fruit d'un véritable travail (cf. La diffrénce que nous faisons en philosophie entre liberté immédiate -"faire ce que je veux"-et autonomie- capacité de se donner à soi-même ses propres lois).
Le problème de l'autorité, quoiqu'en disent certains démagos, est réel à l'école : l'exemple maintenant célèbre de la gifle pour laquelle le professeur en question sera jugé en correctionnel le 27 mars, en témoigne. Or, il ne peut y avoir d'apprentissage sans discipline.
Comme l'écrivait Kant au 18ème s. "La discipline empêche que l'homme soit détourné de sa destination, celle de l'humanité, par ses penchants animaux. Elle doit par exemple lui imposer des bornes (...) C'est l'acte par lequel on dépouille l'homme de son animalité"
Devenir "homme", en effet, c'est suivre des règles et non plus ses pulsions (cf. passage du principe de plaisir au principe de réalité). il faut, pour cela, sentir la contrainte des lois, et ce, dès l'enfance, nous signale Kant...sinon, c'est trop tard ! La discipline, ce n'est pas un gros mot, comme on aimerait nous le faire croire; c'est tout simplement cette pratique, essentielle à la civilisation, par laquelle on fait acquérir à l'enfant l'habitude de suivre des règles, par laquelle on l'arrache à une conduite pulsionnelle incompatible avec la vie en société. Si les adultes ne remplissent pas ce rôle, c'est la voie ouverte à la barbarie.
Je cite encore une fois, à ce propos, la célèbre phrase de Platon :
Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne
tiennent plus compte de leursparoles, lorsque les maîtres tremblent devant les
élèves et préfèrent lesflatter, losque finalement les jeunes méprisent les lois
parce qu'ils ne voientplus au-dessus d'eux l'autorité de rien ni de personne,
alors [...] c'est ledébut de la tyrannie".
Platon, La République
Je suis bien d'accord pour dire, comme Kant, que la discipline n'est que le versant négatif de l'éducation. Reste encore l'instruction ("la discipline est aussi simplement négative (...) En revanche l'instruction est la partie positive de l'éducation")
Reste alors à traiter le problème du savoir transmis à nos jeunes générations tel que le préconisent les pédagogos...
Evidemment, lorsque vous vous refusez à exercer une quelconque contrainte sur les élèves pour qu'ils s'élèvent à un savoir autre que celui qui est accessible immédiatement par la télévision, il est difficile d'attendre d'eux des miracles (cf. à l'IUFM comme au sein des écoles, une expression est absolument taboue, celle de "travail de élèves"...On passe des heures en réunion pour apprendre comment les enseignants doivent se mettre au travail pour rendre leur savoir plus attractif mais jamais Ô jamais, la question cruciale du travail des élèves n'est abordée...)
L'équation a vite été résolue par nos dirigeants :
-Education de masse de qualité = chère
-Education bradée = économies réalisées
- Valorisation du savoir immédiat visant à flatter les masses apprenantes = bon moyen de concilier économie et satisfaction du plus grad nombre.
C'est ce qu'on peut appeler la "médiacratie", la démagogie, l'éloge de la médiocrité, de l'imbecillité, des mauvais élèves au détriment des bons (cf. par exemple l'interdiction de mettre un 0 pour un devoir non fait), du pouvoir tyrannique des adolescents sur leurs maîtres...
La gauche a un bon fond de commerce : la démagopgie et le laxisme qu'elle a usé jusqu'à la corde en matière d'éducation (et de sécurité aussi...) quand elle était au pouvoir...J'ai déà dit ce que je pensais de Jack Lang et de sa "culture jeune", je n'y reviens pas.
Nous ne sommes pas là pour flatter nos élèves, pour qu'ils s'amusent ou se divertissent dans nos cours. Nous sommes là pour les arracher à leur immédiateté, au néant de connaissance dans lequel ils se trouvent (et de plus en plus) pour les dépayser, pour les amener vers quelque hose de nouveau : un air frais et vis qu'il fait bon respirer- celui des joies de la littérature, de l'aridité des concepts ou du plaisir trouvé à résoudre une équation difficile...Ce n'est pas à nous de descendre dans la caverne pour y séjourner avec eux mais c'est à eux de venir jusqu'à nous.
Alors, seulement, nous aurons rempli notre rôle d'enseignant (je n'aime pas le mot "éducateur", mon rôle étant avant tout de transmettre un savoir). Oui, nous sommes les gardiens d'un temple sacré: le temple du passé et de la culture, temple qui doit permettre aux jeunes de s'orienter dans leur présent et vers leur avenir. Je rappelle à ce titre un vieux proverbe africain : "quand tu ne sais plus où tu vas, regarde d'où tu viens". Les jeunes, actuellement coupés de leurs racines culturelles, baignées dans un immédiat vide et saturé(de vide) ne savent plus ce qu'ils peuvent devenir.
Nous avons échoué à leur montrer un chemin...
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Pour terminer, une question : comment faire de la philosophie avec des élèves qui ne maîtrisent pas leur langue cad comment attendre d'eux un propos argumenté et construit ?
Un exemple pris sur le terrain...pour vos montrer l'étendue du désastre. Hier, vendredi 21 mars 2008, j'ai dû arrêter mon cours sur l'inconscient pour régler quelques points de grammaire et de conjugaison. Je leur citais comme exemple de lapsus, la tirade de Portia dans le Marchand de Venise de Shakespeare :
"[Vos yeux] m'ont jeté un sort; il m'ont divisée; une partie de moi est à vous
et l'autre, à vous..euh, à moi"
Un élève me demande s'il ya un "e" à "jeté", une autre s'il y en a un à "divisée". Pas de problème, je m'arrête pour leur re-expliquer la règle (avec l'auxiliaire "avoir" patati, patata) mais quelle ne fut pas ma surprise quand je me rendis compte que non seulement ils ne la connaissaient pas mais qu'en plus, ils ne savaient pas ce qu'était un COD. Nous avons passé 20min sur cette règle avec des exemples simples (niveau CM2) : "j'ai mangé une pomme"- "Je l'ai mangée" pour qu'ils comprennent. Ils en ont du coup profité pour me demander autrechose : s'il fallait mettre un "s" ou pas quand on disait "je souhaiterais"...Du coup, voilà 15 autres minutes passées à expliquer ce qu'est le conditionnel ("c'est un mode et non un temps...") et sa différence avec le futur..
Tout cela ne serait pas grave s'il ne s'agissait pas d'une Terminale...S,...censée représenter l'élite... La Nation est en péril...
Faute d'avoir des cours suffisamment nombreux et structurés consacrés à la grammaire, à l'orthographe et au vocabulaire, les élèves de Terminale ne savent pas mieux (même moins bien) construire une phrase qu'un élève de CM2...
Et pour justifier leurs incohérences (comme le passage d'une classe à une autre sans pré-requis nécessaire), les experts chargés de la rédaction des programmes osent affirmer, contre tout bon sens, que :
"l'accès à la maîtrise de la langue n'est pas un préalable à la connaissance de
la littérature"
(Alain Viala, président du groupe d'experts chargé de la rédactoion des programmes de français in Perspectives actuelles d el'enseignement du français, octobre 2000)
Rq : Je vous conseille, pour comprendre tout cela, le livre de Fanny Capel, Qui a eu cette idée folle, un jour, de casser l'école ?
Le pédagogisme préconise en effet "le constructivisme des savoirs" : les règles de grammaire ou les principes de mathématiques ne seront idéalement pas expliqués par les professeurs mais "reconstruits" par les enfants eux-mêmes : on peut toujours attendre...
4 commentaires:
Comment ne pas être d'accord avec toi alors que n'importe quel cours, qu'il soit de langue, de philo, d'histoire géographie, voire de sciences, est interrompu par une question de vocabulaire ou de grammaire.
Nos chères têtes blondes ne maîtrisent plus la base: c'est à dire le code, leS codeS. Ils n'ont plus les outils. Du moins, ils n'en ont pas suffisamment pour dire, pour écrire, ni même pour comprendre et apprendre.
Alors, conservatrices? Je ne pense pas que ce soit le terme qui convient. C'est juste du bon sens.
Crois-tu qu'un boulanger saurait faire du bon pain sans savoir se servir de son pétrin? Qu'un coiffeur qui n'utiliserait que la tondeuse arriverait à faire tourner sa boutique?
Non.
Et c'est la même chose pour tout. Nous avons besoins d'outils pour élargir nos horizons. De plein d'outils! Mais tant qu'on n'aura pas compris l'essentiel, que la vie n'est faite que pour être richement vécue, nous n'y arriverons jamais.
Comment ne pas être d'accord avec toi alors que n'importe quel cours, qu'il soit de langue, de philo, d'histoire géographie, voire de sciences, est interrompu par une question de vocabulaire ou de grammaire.
Nos chères têtes blondes ne maîtrisent plus la base: c'est à dire le code, leS codeS. Ils n'ont plus les outils. Du moins, ils n'en ont pas suffisamment pour dire, pour écrire, ni même pour comprendre et apprendre.
Alors, conservatrices? Je ne pense pas que ce soit le terme qui convient. C'est juste du bon sens.
Crois-tu qu'un boulanger saurait faire du bon pain sans savoir se servir de son pétrin? Qu'un coiffeur qui n'utiliserait que la tondeuse arriverait à faire tourner sa boutique?
Non.
Et c'est la même chose pour tout. Nous avons besoins d'outils pour élargir nos horizons. De plein d'outils! Mais tant qu'on n'aura pas compris l'essentiel, que la vie n'est faite que pour être richement vécue, nous n'y arriverons jamais.
j'aimerais bien vous répondre... mais je crois que je le ferais aussi bien en vous renvoyant aux différents posts que j'ai écrits ici:
http://thitho.allmansland.net/?p=212, http://thitho.allmansland.net/?p=222, http://thitho.allmansland.net/?p=227 http://thitho.allmansland.net/?p=229
Moi-même prof, je trouve que vous réduisez un peu trop vite le combat de l'enseignement au lieu où l'autorité de l'État et de la classe dominante cherchent à le circonscrire...
Un blog intéressant de plus à mes favoris alors! Je suis allée lire vos articles, je passe d'abord par la phase d'introspection puis je vous réponds. Nous partageons au moins une chose: non, ce n'était pas mieux avant et s'il y a bien une chose qui ne change pas c'est le sentiment des "apprenants" comme aime à le dire notre chère Anne. Elèves prisonniers, ils s'échappent comme les enfants qu'ils sont savent le faire: en s'amusant :)
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