
Faut-il hurler avec les loups ? Qui du maître ou du chien éduque l'autre ?
Hier, je commençai mon cours sur la culture avec mes ES quand mon développement introductif m'amena à aborder et à développer la question de la "démagogie".
Nous parlions en réalité (car ici, on s'efforce de conserver une certaine logique) du travail nécessaire à la culture de la terre (1er sens du mot "culture": colere, en latin, c'est avant tout cultiver la terre, la rendre fertile) et par extension, à la culture de l'esprit (Cicéron étant le premier répertorié à parler, dans ses Tusculanes de "la culture de l'esprit" en laquelle consiste la philsophie).
Pas de culture donc, sans travail. D'où la critique (facile) qui m'est venue concernant ce que certains démagos de gauche (et je pensais particulièrement à cette grande estrasse décadente de J. Lang) appellent la "culture jeune" : un tag au coin d'un mur, une rave party improvisée dans un champ de maïs, quelques scarifications et piercings disséminés sur le corps, ont eu droit aux honneurs du ministre de la culture de l'époque.
Nous ne pouvons que prendre la mesure...terrible...de cette relativisation des valeurs et de la culture imposée par une gauche laxiste et démagogique (puisqu'elle flatte les désirs, les envies, les pulsions du public jeune qu'elle entend ainsi séduire) et que la droite populiste (sous ses allures de fausse Marianne défendant les valeurs républicaines) reprend à bon compte : rien n'est plus "peuple" qu'un concert de Johnny Hallyday ou d'une autre star du show biz..."Le contribuable -rappelons les propos de l'homme aux rats (20minutes, 15 avril 2007)- n' a pas à payer vos études de littérature ancienne si au bout de il ya 1000 étudiants pour deux places". Après la démagogie-bons sentiments de la gauche, le cynisme économique et calculateur de la droite décomplexée...
Au bout du compte, le résultat est quasiment le même : au lieu de faire lire du Balzac et du Flaubert aux élèves, les profs de Français sont invités à "s'adapter à leurs goûts", à leur faire lire (en réalité, leur goût, c'est de ne plus lire du tout...) des romans de gare et de science fiction de deuxième zone et à les emmener dans les gares voir des murs remplis de tags (non, je n'ai pas inventé cet exemple : ce fut une sortie prévue pour le fils d'une copine qui est en classe de 6ème, sortie à laquelle mon amie a refusé qu'il participe).
La "star ac" et la "nouvelle star" sont bien entendu des symboles de cet ère de la spontanéité : N'importe qui peut devenir artiste. N'importe qui peut être une star (on sait qu'elles sont filantes mais tant mieux...le système commercial se repaît du changement). J'ai eu l'exemple dans l'une de mes classes : un élève, Alexandre, très beau mec, très sympa et pas bête -qui a passé son année à forger ses pectoraux et à perfectionner sa coupe de cheveux- pour devenir la nouvelle égérie de la pop. star. Bref, il a bien entendu loupé son bac mais surtout s'est décervelé progressivement au point de ne plus devenir qu'un support commercial de l'émission en question. Même les nanas qui le trouvaient au départ mignon ont fini par se foutre de lui tant sa posture était artificielle et ridicule.
Alors, voilà où je voulais en venir : j'ai demandé à mes élèves pourquoi ils regardaient ces émissions (comme également les émissions de télé-réalité) : l'une des réponses a été - "parce qu'on peut se moquer d'eux". Ouf, soupir de soulagement de ma part : il y a donc une part d'ironie et de recul- La télé réalité comme figure de contre-modèle (ceux dont on se moque parce que décidément ils sont trop cons)!
Autre réponse entendue : "parce qu'on a du pouvoir. On peut les gicler comme on veut en votant pour ou contre eux". Bon, moins bien déjà : la télé -réalité comme exarcerbant les pulsions sadiques de l'individu (mais on le savait déjà- Cf. l'émission "le maillon faible").
Autre réponse (attendue) : "ça nous fait rêver". Bien entendu, quand l'ascenseur social est en panne, quand les enfants des classes moyennes sont condamnés à vivre moins bien que leurs parents, il reste la possibilité de les faire rêver: Sarkozy est en train d'essayer la religion- Il ya aussi le loto et la star'ac...tous pouvant faire figure d' "opium du peuple"
Mais voilà la réponse qui m'a le plus intéressée :" on aime bien regarder parce qu'ils sont comme nous : ils ont les mêmes histoires que nous, les mêmes trucs. on est pareil !"Là, j'ai fait le lien directement avec le président, qui est "comme tous les Français" (comme le disait Hortefeux, tentant de justifier l'injustifiable : les insultes du salon de l'agriculture).
Ce que les jeunes aiment bien c'est donc voir des gens comme eux, médiocres (car le quotidien, ne nous en cachons pas, est souvent médiocre), la quotidienneté...ils aiment la familiarité.
Plus de modèle, plus d'idéal : ils sont leur propre référence et leur propre aspiration. Ils avouent quand même que ce n'est pas bien satisfaisant : ils ne se déclarent pas vraiment heureux (plutôt désenchantés); ils disent s'ennuyer, avouent être trop gâtés.
Rien de tel, en effet, pour s'ennuyer que de tourner sur soi, sur son vide, sur son néant. C'est un peu le propre de la jeunesse de s'ennuyer mais le rôle du monde adulte n'est-il pas de lui fixer des buts, de lui permettre de s'élever à d'autres mondes plus riches à travers l'idéal et la pratique du travail (oh, presque un gros mot- en tous cas, interdit de séjour à l'école- cf. les directives des IUFM). En nous refusant à jouer ce rôle, nous, les adultes, nous contribuons au dépérissement de notre jeunesse qui, faute de référents, ne sait plus faire la différence entre ce qui a de la valeur et ce qui n'en a pas (non ! un Arlequin ne vaut pas un Victor Hugo...)
Mais pire que cela : nous poussons notre jeunesse jusqu'à l'asphyxie* : l'asphyxie d'un monde auto-centré, refermé sur soi, qui recherche le connu et fuit l'inconnu, l'altérité. Ce que j'appelle "l'endogamie socio-culturelle" dont l'une des conséquences est le refus de l'autre, de ce qui est différent. Or le refus de l'inconnu peut être considéré comme l'un des ressorts principaux des comportements discrimants, xénophobes et racistes.
En cultivant la vacuité, le vide, la stérilité et la futilité, nous condamnons notre jeunesse à l'ennui (à la stérilité propre à toute société endogame) et au repli conservateur.
* Merci à "Marko" (François ?) de m'avoir signalé à cet endroit une faute d'orth., pardon une "erreur d'orth". Ce commentaire t'a semblé suffisant pour évacuer l'ensemble du contenu... Mais mon cher Marko, il faudrait affuter un peu ta critique- Cela me semble un peu léger, surtout de la part de qq qui semble aussi lettré que toi...